Les cartes du XVIIIe siècle.


Les cartes hollandaises et allemandes



Seutter Georg Matthaus, Représentation la plus Nouvelle et Exacte de l'Isle de la Martinique

Gravée et imprimée à Augsburg vers 1732-1736 par Albrecht Carl Seutter (Atlas Novus). Dimensions approximatives :49 cm x 56 cm.

carte de la Martinique de Seutter

Intitulée "Représentation la plus nouvelle et exacte de l'Ile Martinique, la première des Iles de l'Amérique Antilles, nommées Barlovento". Le terme "Barlovento" est tiré d'un terme de marine espagnol, il signifie " îles du vent".

Cette merveilleuse carte a été dressée par le cartographe allemand Matthäus Seutter, gravée et imprimée par son père Albrecht Carl. Sa source principale est certainement la carte de Buache/Delisle sortie en 1732. La carte des géographes français exploitait d'ailleurs les manuscrits et la carte de la Martinique de Vincent Houël (1729).

La date de première édition de la carte de Seutter, se situe donc aux alentours de 1732 (si la copie est précoce).

Dans la carte faite à Augsbourg, Les indications, les noms de lieu, les textes et autres sont principalement en français. Comme beaucoup de ses contemporaines la carte s'inspire des travaux réalisés par Guillaume de L'Isle qui ont été synthétisés par Philippe Buache dans la célèbre carte qu'on lui connaît.
La carte des Seutter relève de l'œuvre d'art. Elle est ornée d'une exceptionnelle gravure qui occupe près d'un sixième de sa surface [coin inférieur gauche]. On peut y distinguer plusieurs tableaux présentant des scènes anecdotiques.

Le premier met en scène des échanges commerciaux entre les natifs caraïbes et les européens. On y voit notamment des indiens échangeant avec les européens des denrées diverses. On peut y voir des épis de maïs, des blocs de sucre cylindriques caractéristiques des moules à sucre de l'époque. Les européens apparaissent sous les traits d'officiers de la marine royale française. Ils sont revêtus de leurs uniformes rouges qui les distinguent si facilement des hommes d'équipage et en font d'ailleurs des cibles idéales lors des batailles navales. Leurs têtes portent perruques et tricornes. L'un d'eux fume par ailleurs un long calumet.

Les indiens sont représentés les oreilles percées, ont peut penser que les ornements de ces dernières sont des osselets humains, du moins ils en ont fortement l'apparence. On sait que les guerriers caraïbes portaient des ornements de cette sorte, des petits bâtons venaient parfois remplacer les bijoux ou d'autres parures ornementales.

Un second tableau s'ouvre sur une bataille navale entre deux escadres. Des vaisseaux arborant les couleurs royales de la France [au 3 fleurs de lys] ouvrent le feu sur l'ennemi. Divers type de vaisseaux sont représentés. L'auteur évoque ainsi les nombreux conflits armés qui touchent les colonies d'Amérique.

Le dieu du commerce aux pieds ailés, Mercure, tient dans sa main droite une bourse semblant bien pleine. Il surplombe l'ensemble de la fresque. On peut y voir là une allusion aux forts revenus tirés de la colonie.

Le cartouche présentant le titre de la carte est surmonté des armoiries de France. Il est encadré à gauche par des plants de canne à sucre et à droite par des plants de tabacs. Juste en dessous, l'auteur présente le dieu des océans et des mers Neptune (chez les romains) tenant son trident, sur un chariot tiré par deux chevaux de mer, tandis qu'un triton annonce le cortège royal en soufflant dans une large conque.

En dehors de ces aspects esthétiques, cette carte montre pour l'époque des détails intéressants de l'île. Elle présente la Martinique découpée selon ses diverses paroisses mettant en évidence les zones d'influence des congrégations religieuses (Jésuites, Capucins, Dominicains).
Cette carte se veut également à vocation marine. Seutter précise dans le cartouche de la légende [en haut et au centre] et qu'il nomme «Avertissement» que : «pour rendre cette carte propre à l'usage des navigateurs on a employé la projection et les boussoles usées dans les cartes marines». La carte reste cependant une «carte plate», ce n'est pas une carte réduite [aux latitudes croissantes].

Dans ce même cartouche figurent les explications des différentes marques en français et ainsi qu'une brève une traduction en allemand.

La carte fait notamment mention du premier moulin à vent construit en Martinique en 1718 près de l'actuel bourg du Robert à côté de l'habitation de Monsieur de la Chapelle. Elle indique également à la croisée des chemins de Robert à Trinité et de celui venant de la presqu'île de la caravelle , un campement [7 tentes sont implantées de part et d'autre de la route]. Le type de campement n'est pas spécifié ni dans la carte ni dans la légende. Il pourrait s'agir d'un campement temporaire de l'armée réglée mais également de l'un des derniers carbets de caraïbes.

Dans son ouvrage intitulé "le langage des Géographes" [page 279] le père François de Dainville, affiche les différents symboles utilisés dans les cartes pour représenter les peuples. Carbets et villages d'indiens sont symbolisés dès le milieu du XVIIIe par un ensemble de marques (signes) se rapprochant fortement de celle adoptée par Seutter. Le campement indiqué sur la carte est donc vraisemblablement l'un des derniers carbets de caraïbes.

La source principale [voire exclusive] de la carte de Seutter étant celle de Buache et Delisle, il est naturel d'y retrouver ses principales informations. Ainsi, les habitations de monsieur de la Chapelle et de monsieur Tartonne sont indiquées au Gros-Morne. Comme chez Buache, une étoile (voir la légende) met en évidence les emplacements des observations astronomiques effectuées par le père Feuillée. Dans ses mémoires, Louis Feuillée relate qu'au tout début du XVIIIe siècle, il a réalisé de nombreuses observations astronomiques au Gros Morne. Elles contribuèrent à préciser la longitude et la latitude de l'île.




Johannes Van Keulen II (1704, 1755), Het Eylantd Martanico of Isle de la Martenique

Les premiers exemplaires du Zee Fakkel ont été imprimés à Amsterdam à partir de 1681. Le Zee Fakkel a été produit jusqu'en 1803 (différentes versions). Cette période relativement longue explique l'hétérogénéité du Zee Fakkel. Les dernières versions étaient bien différentes des premières, le nombre de cartes et la la nature de celles-ci ont beaucoup varié.

La carte de la Martinique de Johannès Van Keulen II été introduite dans le Zee Fakkel après son élaboration en 1734. Johannes Van Keulen a compilé, pour la réaliser, un ensemble d'informations dont la plus grande partie provient des travaux du révérend père Labat. Il y a ajouté des éléments provenant de la carte des Petites Antilles réalisée par Guillaume Delisle en 1717, cette carte avait été reprise par l'atelier des Ottens à Amsterdam.
Le père Labat avait fait publier dans son célèbre ouvrage (Voyages aux Îles) en 1722, une carte de la Martinique dont s'est généreusement inspiré Van Keulen. Le révérend a séjourné aux îles entre 1693 et 1705. Il a contribué lui-même à la création de nombreuses paroisses (Robert, ...) pour le compte des dominicains. On retrouve les principales informations de la carte de la Martinique du père Labat dans celle de Johannès Van Keulen.

Par ailleurs, les frères Ottens [Reiner(1698, 1750) et Joshua (1704, 1765) qui avaient poursuivi l'oeuvre de Joachim leur père ] ont consacré une carte aux «Petites Antilles». Elle a été gravée par Jacob Keizer [vers 1720-1730]. Cette carte comporte un carton représentant la Martinique. Dans ce carton, la légende qui manque apparemment à la carte de Johannès Van Keulen (II) s'y retrouve. Dans la carte des Ottens, les symboles adoptés pour représenter les ordres religieux ont toute leur cohérence, ce qui n'est pas le cas dans la carte de Van Keulen. Johannès les a copié, mais il a omis d'en préciser la signification.

L'exemplaire présenté est tiré de la collection de Mr Jeff Bodington (San Francisco / USA), avec son aimable autorisation.

Cette somptueuse carte réalisée par Johannes Van Keulen intègre un carton qui met en évidence le centre politique de la Martinique qu'est devenu le Fort-Royal au détriment de Saint-Pierre. Le Fort-Royal, sous la volonté de Charles de Courbon, comte de Blénac, s'est progressivement transformé en siège de la lieutenance générale des îles du vent comme d'ailleurs en gouvernorat particulier de l'île.

Van Keulen présente dans son document une coupe transversale de la Martinique mettant en évidence une vue de la côte qui donne le relief chahuté de l'île. La vue des côtes est située sous le cartouche du titre et sous les échelles.

La présence de cette vue, celle des trois roses des vents, des hauts fonds (basses), des endroits propices au mouillage, ainsi que des nombreux rhumbs, mettent en évidence une certaine vocation maritime de la carte.
Deux échelles maritimes viennent renforcer cette impression : les lieues germaniques de 15 au degré et les lieues de France de 20 au degré (ou lieue marine).Mais, malgré ces divers éléments, la carte ne restitue aucune mesure des profondeurs marines. Ce qui reste un facheux handicap pour une carte marine.
La vue présentée donne un aperçu de la côte que l'on peut avoir depuis un point nommé ZW par Van Keulen. Le géographe flamand situe ce point à une distance de 3 lieues marines des côtes de la Martinique. L'emplacement de ce fameux point ZW dans la carte reste cependant confus. Le géographe français Le Rouge qui reprendra les travaux de Van Keulen, tout en les confrontant à ceux de Delisle, positionne ce point d'observation au Nord Ouest de la Martinique [voir carte de Le Rouge de 1753].
La légende située dans le cartouche du titre place la Martinique à 14 degrés et demi de latitude nord et à 317 degrés de longitude Est implicitement par rapport à l'île de Fer. Aucun repère de positionnement n'est donné dans la carte elle-même, les graduations en latitude et longitude restent absentes du cadre.

Les sources travaillées par J. Van Keulen semblent multiples mais à dominante française (Delisle, Labat, ...). La plupart des noms gravés sont écrits en français suivi parfois d'une traduction en flamand. La Martinique y est présentée selon un découpage paroissial entre Jésuites, Capucins et Dominicains ou (Jacobins). Van Keulen n'emploie aucune légende pour donner clairement la signification des symboles employés. Ni dans la carte principale, ni dans le carton présentant le Fort-Royal. Tout laisse cependant penser que la fleur de lys correspond aux paroisses dévolues aux jésuites. La croix de Saint-André aux paroisses occupées par les capucins, et l'étoile aux paroisses désservies par les jacobins (dominicains). Cela correspond tout à fait au partage présenté par le révérend père Labat, quelques années plus tôt, dans la carte qui accompagne son fameux ouvrage publié en 1722 [Nouveau Voyage aux Isles].
Cette même symbolique est d'ailleurs présente dans la carte de Reiner et Joshua Ottens [carton présentant la Martinique] qui est légèrement antérieure (1720-1730) et qui s'inspire de la carte des Petites Antilles de 1717 confectionnée par Guillaume Delisle.
Pour représenter les paroisses, Johannes Van Keulen prolonge jusqu'au centre de l'île les limites connues et les fait coïncider à la frontière devenue caduque qui existait entre la Cabesterre et la Basse-Terre. Cette frontière partageait autrefois l'île en deux zones : celle des caraïbes et celle des français.

L'habitat est représenté par plusieurs poinçons, l'un d'entre-eux pourrait décrire un habitat précaire, un autre un habitat en dur. Chapelles, églises et autres lieux de culte possédent des graphismes diversifiés. Les bourgs semblent représentés selon leur importance par un poinçon particulier. Le symbolisme des fortifications distingue deux catégories : les forts et les batteries.

La carte de Johannès Van Keulen (II) comporte de nombreuses inexactitudes. D'abord la transcription générale des noms laisse apparaître énormément d'erreurs d'interprétation de la part du cartographe flamand ou de son graveur de lettres, ce qui laisse penser qu'il a eu recourt à des documents manuscrits mal interprêtés car moins facilement lisibles que les documents imprimés, ou bien qu'il a agi dans la précipitation pour satisfaire une commande, ...

La liste des coquilles serait longue à dresser : par exemple, le Morne Calebasse est transformé en Corne de la Calebasse. A proximité du Fond Capot une pointe s'avançant dans la mer est nommée Fond Capet (certainement pas en l'honneur du souverain régnant !!!). Aux Trois-Rivières, la demeure des P.P. Jésuites s'est transformée en de Meure de PP..

Pareillement les inexactitudes géographiques sont patentes, les Trois-Îlets sont positionnés à l'Ouest de la pointe du Bout (il n'est pas le seul a avoir comis cette bévue ...).

En dehors des sources françaises, Johannes Van Keulen semble également avoir exploité d'autres données. On constate la présence de nombreux termes latins pour indiquer le nom des localités ou bourgs (vicus), des paroisses (arx), des ances et des baies (sinus). La plupart des termes latins employés se retrouvent avec largement plus de cohérence dans la carte d'Ottens.
Le carton représentant le Fort-Royal a également été "pris" dans le Nouveau Voyage aux Isles de Labat. Le bon père ne s'y contente pas de présenter le plan de la ville et du fort. Il fournit une légende très détaillée des ouvrages et des projets de construction, ce qui manque au carton de JVK.

Un certains nombre d'indices montrent que Van Keulen serait également allé puiser des informations dans des cartes anglaises et flamandes de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe. Ainsi la baie du Fort Saint-Pierre est nommée Gouverneur's Bay. De la même façon, on découvre également au nord de la presqu'île de la Caravelle un hypothétique îlot nommé Isle Arbre ou en flamand Boomen Eyland qui transparaissait déjà dans certaines cartes anglaises (Tree Island).



Isaak Tirion, " Het Westindisch Eiland Martenique Volgens de nieuwste Waar neemingen in Kaart bebragt"

Dimensions approximatives : 31 cm x 37 cm, imprimée à Amsterdam vers 1780. Extraite de l'Atlas : Nieuwe en beknopte handatlas" qui comprend six éditions entre 1740 et 1784.

carte de la Martinique de Tirion La traduction du titre flamand en français donne : "l'Ile de la Martinique des Antilles (west indies) dessinée selon les dernières observations".

Cette carte s'inspire des travaux cartographiques de Guillaume de L'Isle ainsi que de ceux de Philippe Buache qui ont été publiés durant la décennie précédente (1730). La carte fait référence au méridien de l'île de fer et présente deux échelles en mesures germaniques. Tirion apporte toutefois une touche très personnelle en y incluant des nouveaux détails qui ne sont d'ailleurs pas toujours pertinents. Il présente par exemple une "pointe" entre le Prêcheur et Saint-Pierre [il pourrait s'agir de la pointe Lamarre] qu'il hypertrophie démesurément, il positionne des îlots [bancs de sable ?] en face de l'embouchure de la rivière du Carbet.
Légende et les notes sont rédigées en flamand. Les noms communs ont été, à quelques exceptions près transcrits en flamand (punt pour pointe, Kaap pour Cap, baay pour baie, etc...).
Ces transcriptions en flamand, sont comme on le constate très proche du français, cela tient à la prédominance des géographes français d'alors, dont les termes "techniques" ont été souvent repris par les géographes européens, notamment allemands et hollandais pour désigner les caractéristiques géomorphologiques.


Isaak Tirion semble s'adresser à un public exclusivement néerlandais. Les symboles indiqués sur la carte présentent les habitations sucrières, les sucreries, les différents types de moulins, les batteries de défense côtière. Ainsi que le faisait de L'Isle, Isaak Tirion positionne également les points d'observations astronomiques [lieux où les géographes faisaient leurs observations pour déterminer les latitudes et parfois les longitudes à l'aide des imersions ou émersions des satelittes de Jupiter]. Des erreurs d'interprétation du français ou des erreurs de recopie sont décelables : par exemple, le cap enragé devient chez Tirion le Kaap Farrage. Les îlots en face du Prêcheur (nord ouest de la Martinique) sont étonnamment appelés les Marguerites [il s'agit là certainement d'une coquille, les cartes françaises, anglaises, nomment ces îlots la Perle, etc ..].

   

Bachiene Willem Albert (1712-1783), " Kaart van het eiland Martinique"

carte de la Martinique par Bachiene carte imprimée à Amsterdam à partir de 1785 dans un ouvrage posthume, par l'imprimeur hollandais Mathijs Schalenkamp. Dimensions approximatives : 21 cm x 32 cm. La carte a certainement été gravée par J Van Jagen.

Dans son recueil géographique Bachiene utilise principalement les travaux des cartographes anglais Kitchin et Bowen. Pour la réalisation de la carte de la Martinique, il s'inspire davantage des travaux de Rigobert Bonne [voir carte de Bonne plus haut] qui ont été diffusés largement en Europe. Puisqu'accompagnant la très célèbre publication de GT Raynal sur l' "Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux indes".

En haut de la carte est indiquée la longitude relative au méridien de l'île de fer : "lengte van den Meridiaan van eiland Ferro" et en bas celle relative au méridien de Paris (lengte van den Meridiaan van Paris). Le noms des lieux et plus généralement l'ensemble des textes sont écrits en flamands ou hollandais.



Gabriel Nicolas Raspe (1712,1785) " Plan der Insul Martinique einer der Grösten und früchtbarsten Caraibischen Inseln in America in 14 und 15 grad..."

La carte présente dans un carton, en bas à gauche, une gravure représentant le Fort-Royal (vue du Fort-Royal) : "Prospect des Fort-Roÿal"

Cette carte provient d'une publication allemande "Schauplatz des Gegen Waertigen Krieg" qui retrace l'histoire de la guerre de 7 ans (1756-1763). L'ouvrage a été imprimé en 1765 à Nuremberg par l'imprimerie de Raspe : la "Raspichen Buchkandlung".
Dimensions approximatives de la carte : 22,5 cm x 36,5 cm.

La légende, écrite en allemand, rend compte brièvement des évènements qui se sont déroulés en février 1763 lors de l'attaque des forces anglaises sous la férule de l'Amiral Rodney. Attaque qui aboutit à la capitulation de la Martinique et à la première occupation durable par les britanniques.