Les cartes du XVIIe siècle.




L'histoire cartographique de la Martinique débute avec l'arrivée des Européens. On ne connait pas de carte pré-colombienne, ni terrestre, ni maritime, du moins dans ces contrées américaines. Si, dans le pacifique, certains peuples notamment ceux des îles Marshall fabriquaient des semblants de cartes marines en assemblant des morceaux de bois, ce qui leur permettait de mémoriser les routes des îles recherchées, les Caraïbes, ou les Taïnos n'ont semble-t-il pas légué de tels objets savants aux regards des européens.

Mais l'absence de trace peut être due à la complète éradication des cultures amérindiennes par les catéchistes espagnols, qui, au nom de la foi, ont réduit en cendres les parchemins et les grimoires de ces civilisations. Dans ce registre la culture des civilisations Aztèque, Maya et plus tard Inca a été l'objet d'un anéantissement total. On sait maintenant que ces peuples avaient des connaissances poussées en Astronomie. Alors pourquoi n'en auraient-ils pas eu en Géographie ?

Concernant les européens, le premier fragment de la première carte de la Martinique a certainement été tracé par le grand Amiral de la mer Océane. Christophe Colomb notait, dessinait, relatait toutes ses émotions, ses impressions, ses rencontres lors de ses découvertes. Il a baptisé lui-même la plupart des îles qu'il a reconnues, ... et il devait bien garder la configuration d'une côte hospitalière, ou d'un mouillage sûr, tracés habilement sur un parchemin ou dans un livre de bord.

Ensuite, bien avant la colonisation française de 1635, les aventuriers, flibustiers ou corsaires, de toutes les nations européennes, pourvus ou non de lettre de course, ainsi que les pirates et les forbans apatrides qui venaient écumer la mer des caraïbes, rançonner ces cruels espagnols destructeurs de la gente indienne, ont bien dû se servir de quelques bribes de cartes, qu'ils ont enrichies au gré de leurs savoirs et de leurs pérégrinations. On sait que ces navigateurs fréquentaient assidûment les îles du vent, que leurs rapports avec les caraïbes étaient alors teintés d'amitiés sincères et d'entraides mutuelles, ... quand ils ne s'entretuaient pas. Le concept de colonisation territoriale n'avait pas pas encore entâché ces affinités hautement électives. Beaucoup étaient du même bois.

De telles visites, fréquentes, dans les îles, ne se font pas sans avoir une idée de l'endroit où l'on jette l'ancre, des difficultés du mouillage, de la possibilité de caréner son vaisseau. Où peut-on faire de l'eau ? Quelles vivres embarquer ? Y aura-t-il du bois pour réparer les avaries ?

Fatalement le besoin de cartes s'est fait sentir. Et ce sont les navigateurs eux-mêmes qui ont répondu à leurs propres attentes. Même si les précieux documents utilisés ne nous sont parvenus qu'à de rares exceptions. Même les premiers chroniqueurs français restent très évasifs sur l'utilisation de tels documents cartographiques. Mais peut-être que la discrétion en la matière était la règle, pour ne pas contrarier les tentatives d'implantation ou susciter la concurrence avide des autres nations. Ainsi, peu de cartes illustrent les ouvrages des premiers chroniqueurs. Le Père Dutertre sera celui qui, le premier, aura abondamment illustré ses ouvrages de cartes déjà très représentatives de la réalité des îles des Petites Antilles.





Auteur inconnu, MARTÎNEQUE : ISLAND

auteur inconnu, carte disponible à la BNF départements des Cartes & Plans : Ge SH 18e pf 156 div 02 p01D
Carte conservée à la BNF (rue Richelieu), Département des Cartes & Plans, sous la référence : Ge SH 18e pf 156 div 02 p01D La BNF dispose d'une série importante de cartes anglaises anonymes qui sont toutes [apparemment] du même auteur et de la même époque. La collection ne s'arrête pas aux Antilles, ni au Nouveau Monde, elle concerne aussi le Pacifique, l'Océan Indien...
Dans les Antilles, on peut notamment découvrir :

Hispaniollia
Saint-Christophe
Trinidad

Le document cartographique manuscrit de la Martinique présenté ci-contre a été dressé sur parchemin, dimensions approximatives : 51 cm x 30 cm.
Échelle de latitudes sur la verticale de droite, le milieu de l'île positionné à environ 14°30', ce qui est relativement précis. Pas de référence en longitude. Une superbe rose des vents orne cette carte et marque le nord géographique avec assez de justesse.

Très jolie carte sur parchemin qui expose une vision particulière de l'île de la Martinique. La nomenclature, principalement en anglais, semble entourée de fortes influences flamandes. Sur la carte pourrait être indiquée la première implantation française que constitue l'établissement du Fort Saint-Pierre, au lieu de la P: St Pierra [Pointe Saint-Pierre]. Ce toponyme laisse penser que le document serait postérieur à 1635. Mais aucun établissement français n'étant explicitement nommé, la carte pourrait bien être antérieure à l'occupation française permanente qui ne commence qu'en 1635. Si l'on ne considère que cette carte, le doute reste entier. Généralement, les lieux remarquables (cap, baie, rivière ...) étaient identifiés par les navigateurs pour s'orienter et s'y rendre. Les noms pratiqués différaient d'ailleurs parfois selon la nationalité des capitaines et des marins voire même selon la province ou la ville d'où ils provenaient. Le fait que cette carte mentionne la P: St Pierra ne signifie pas pour autant que d'Esnambuc avait déjà débarqué dans l'île. L'actuelle Rivière Roxelane semble se nommer sur cette carte R Royale en interprétant le premier R comme l'abréviation de Rivière (River). Les marins y faisaient couramment de l'eau, réputée très bonne.
Pour une tentative de datation, il faut se référer à la carte de la Guadeloupe qui semble du même auteur. Elle date vraisemblablement de la même époque. Celle-ci est indubitablement postérieure à 1635. Dans cette carte est nommé explicitement le Fort St-Pierre, au nord de la Basse-Terre dont l'édification date de 1635. La carte de la Guadeloupe pourrait être antérieures aux années 1648-1650. En effet, Marie-Galante y est réputée encore entièrement habitée par les Caraïbes : Inhabited by Natives. On sait qu'en 1648 fut entrepris par ordre du Gouverneur Charles Hoüel une première tentative de colonisation. Une cohorte de colons vînt s'y installer et y bâtirent le Vieux-Fort. Ainsi après 1648, la mention Inhabited by Natives n'avait plus lieu d'être.

La mise en parallèle de la carte de la Guadeloupe avec celle de la Martinique tend à indiquer qu'elles ont été dressées toutes deux après 1635. L'information sommaire qu'elles véhiculent, milite pour une production assez précoce. Peut-être avant 1648, mais sans certitude affirmée. Une des cartes anglaises des « Petites Antilles » produite en 1692 par John Seller, présente de fortes analogies toponymiques avec la présente carte. La carte de Seller donne également un profil de la Martinique très proche de celui-ci. Il paraît vraisemblable que J. Seller se soit servi de ce document pour alimenter sa Chart of the Caribe islands.

L'auteur a pris un certain soin à bien quadriller ses parchemins, ce qui pouvait faciliter sa duplication. Dans la carte de la Martinique, il a ajouté en partie gauche des rhumbs centrés sur une « rose » symbolisant les secteurs de vents. Les deux cartes Guadeloupe et Martinique sont sensiblement construites selon la même technique. Comme celle de la Guadeloupe, la carte de la Martinique s'apparente à une carte-portulan. Les sondes et un certain nombres de récifs sont mis en évidence, notamment sur la côte sud de l'île ou sont indiqués des Broken Ragedd Islands pour signifier la dangerosité du lieu : la mer se brise fortement sur des récifs.

De la même façon, le pointillé parallèle au trait de côte que l'on découvre sur une grande partie du littoral pourrait indiquer les endroits inabordables compte tenu des récifs, des écueils ou des hauts-fonds voire des falaises tombant à pic. Les pointillés étaient souvent utilisés pour représenter des dangers. Mais ici ils sont particulièrement mal employés. Certaines parties du littoral sont indiquées comme dangereuses alors qu'en réalité elles ne le sont pas. Et inversement. On note la présence de sondes éparses dans les baies mais aussi au large. L'unité de mesure de ces sondes indiquée sur la carte aux lieux d'observation est le Fathom soit six pieds anglais (environ 1,829 m). Converti en pieds français on obtient 5 pieds 7 pouces.. Au large de Saint-Pierre, à l'entrée de la baie on peut lire 7 fathoms, dans le milieu de la rade 6 fathoms, et près de la côte 4. L'auteur de la carte s'est manifestement trompé dans la profondeur des fonds ou dans leur position. Particulièrement les sondes de 6 et 7 fathoms au large et dans la rade de saint-Pierre sont extravagantes.

Dans cette carte de la Martinique, certains caps portent déjà les noms des caciques caraïbes que l'on retrouvera dans les cartes postérieures, françaises ou étrangères. Ainsi le C Solliman (pour Cap Salomon) et le Cap Louis. Ensuite, figurent aussi le cap Ferre, le cap Dimant (Diamant), le cap Sallina (Salines), le cap Torment (Tourmente). On remarque un doublement presque systématique de la toponymie l'une écrite dans le périmètre terrestre de la Martinique « en noir » et l'autre « en rouge » dans le figuré de la mer. La signification de cette pratique particulière à la série de ces « cartes anglaises », reste pour le moins obscure. Les cartes-portulans indiquaient en général les toponymes à l'intérieur des terres, perpendiculairement au trait de côte, le laissannt ainsi bien identifiable. En noir était indiqué les ports ou les mouillages secondaires, tandis que le rouge était réservé aux endroits les plus importants.

Au large de la baie de Fort de France qualifiée de Deep Bay [baie profonde], un îlot fantôme est indiqué : il se nomme Divells Island ou Diuells Island. S'agirait-il d'une représentation de l'îlet Ramiers [ou Colombier] voire de celui du Diamant ? Mais dans ce cas, ils sont très éloignés de leur position naturelle. On trouve à l'occasion sur certaines cartes néerlandaises des Petites Antilles un toponyme assez proche Duyvel Eylandt signifiant île du Diable. L'auteur de cette carte se serait-il alors inspiré d'une carte flamande particulière ?

Du côté de la Capesterre, une pointe nommée P Griall s'apparente au toponyme que l'on retrouvera pour cette baie dans la carte de Sanson & de Dutertre, ou bien encore dans celle de Visscher. Le nom aura été déformé de Griall en Grimal, à moins que ce ne soit l'inverse. Quoîqu'il en soit, Dutertre et Sanson l'écrivent Grimal. Certains auteurs contemporains avancent que Grimal aurait été un soldat français commandité par « du Parquet » pour surveiller les allées et venues des caraïbes. Il aurait installé son lieu de surveillance sur la côte nord de la presqu'île de la Caravelle, d'où le nom de la baie. Mais cette carte n'est pas la seule à porter le toponyme Griall avec un l ou deux. On sait que Grial en espagnol veut dire Graal (le fameux calice). Alors, une baie Griall, à côté de celles du Galion ou du Trésor, semble cohérent avec le reste de la toponymie. La quête du Graal aurait-elle été transplantée aux Antilles ? Galions, Trésors, ... le rêve américain de la flibuste. L'auteur de la carte nomme Great Bay, la baie du Galion et ne mentionne pas les nombreuses cayes de la côte au vent.

On trouve également, sur cette carte anglaise, un hypothétique Tree Island en lieu de place de l'îlot de la Caravelle. Les cartes hollandaises le nomment alors Boomen Island. Au nord de l'île on remarque la Grande Pointe, toponyme à mi-chemin entre celui de la Grande-Rivière et de la Basse-Pointe. Au centre, la baie du futur Fort-Royal s'appelle Governer's Baye. [baie du Gouverneur] ce qui semble confirmer que la prise de possession du territoire martiniquais par d'Esnambuc était effectuée.


Auteur inconnu, CARTE PARTICULIERE DE L'ISLE DE LA MARTINIQUE / Avec les Sondes

auteur inconnu, Carte particuliere de l'Isle de la Martinique Avec les Sondes, P 156 D2
Copie françisée de la carte juste précédente. Cette réplique présente la Martinique avec les sondes. Ses dimensions sont de 48 cm sur 29 cm au cadre, sur une feuille de 50 cm x 30,5 cm. Peu de différences entre cette carte à peine francisée et sa matrice anglaise. Deux roses des vents ornent ce bel exemplaire. Le copiste a reporté de l'une à l'autre, à peu près à l'identique les positions en latitude et les sondes avec leur emplacement. Il en a cependant omis quelques unes. La traduction des toponymes anglais n'a pas été assurée entièrement [faute de compréhension ?].






Nicolas Sanson d’Abbeville, L’Isle de la Martinique, gravée par A. Peyrounin. Editée par P. Mariette à Paris, 1ère édition parue vers 1650, dimensions approximatives : 31,8 cm x 42,5 cm.

C’est certainement avec celle contenue dans l'ouvrage du père Dutertre (voir plus bas), l’une des premières cartes imprimées de la Martinique. Elle est dressée par un géographe français réputé : Nicolas Sanson. L'île est représentée environ 15 ans après les premiers jours (septembre 1635) de la colonisation par Belain d’Esnambuc. Outre une première et sublime représentation cartographique française de la Martinique, l'objet principal de la carte semble le partage de l’île entre les Caraïbes et les nouveaux venus que sont les colons français. Le graveur Abraham Peyrounin signe de son nom le travail accompli en entrelaçant intelligemment ses initiales.

Le partage de l'île scinde la Martinique entre la partie française dénommée « demeure des françois » et la « Cabesterre ou demeure des sauvages ». Dans cette seconde partie sont indiqués les principaux carbets où les " sauvages tiennent leurs assemblées ". Les caraïbes sont ici appelés « sauvages» et non cannibales comme dans d'autres cartes. Il ne s'agit plus de faire peur, mais de rassurer les futurs investisseurs et potentiellement les futurs colons.

Les cartes hollandaises de la même période qualifient souvent les Caraïbes de cannibales. Pour les espagnols ce sont des "Canibas", mot à l'origine de celui de cannibales. Le terme " Canibas " semblerait venir du nom du héros légendaire " Kalinago " avec lequel de ce peuple aurait entamé sa grande migration vers les Antilles, depuis les bouches de l'Orénoque trois ou quatre siècles avant l'arrivée des européens.

Le partage territorial entre colons français et Caraïbes est intervenu quelques années plus tôt en 1639, un traité ou plutôt un accord est conclu entre les deux parties. Cet accord va permettre une coexistence, presque pacifique, durant une vingtaine d'années. Les colons pourront commencer sans trop de craintes à exploiter la terre. Ils ont été d'ailleurs parfois aidés et soutenus ces mêmes « sauvages ». Mais, le partage de l'île s'interrompra en 1658-1659, même si de sérieuses échauffourées ont lieu dès 1654. Les colons français devenus plus nombreux et plus forts, peuvent alors étendre leur domination sur l'ensemble de la Martinique. L'expulsion des caraïbes ne fut toutefois pas immédiate et totale. Les relations entre les deux peuples sont malgré tout conservées et parfois des alliances sont passées pour combattre contre d'autres nations.

La carte de Sanson signale les endroits où les Caraïbes sont encore solidement implantés : « Où ils font leurs Assemblées ». Dans cette entreprise, Le géographe reprend les noms Caraïbes transmis par ses sources. Il indique à l’actuelle Pointe du Vauclin le Cap Louys. Louys est le nom d'un chef caraïbe qui semble avoir succédé à « Caerman » [Kaïerman ou encore Cayermant : voir plus bas]. Ce nom a-t-il quelque chose à voir avec Cayman (îles Cayman) ? .... On peut conjecturer longtemps sur le sujet.
Mais revenons au dénommé Louys, il aurait participé aux négociations de paix, en 1660, entre français et Caraibes. On le retrouve dans la carte de F. Blondel (1667) ou le toponyme [Louys] témoigne de l’existence d’un village caraïbe à l'emplacement indiqué. Sanson donne également entre la Rivière Pilote et la Pointe Borgnesse, le carbet du célèbre Capitaine Pilote.

Les noms des chefs caraïbes mentionnés dans les premières cartes de la Martinique sont généralement francisés. Ils proviennent de l'adoption par les caraïbes de patronymes européens (en Martinique le plus souvent français). À ce propos, « Caerman » ou « Kaïerman » sonne davantage flamand que Caraïbe ou français. L'anonyme de Carpentras souligne que les chefs caraïbes et les chefs français (capitaines et pilotes) pratiquaient couramment l'échange de noms. Ce qui faisait partie du rituel d’alliance ou banari, qui signifie « ami » en langue caraïbe. Mais c'était là un rituel plutôt à sens unique, les européens ne changeant guère de nom ... Outre Louys, Pilote et Salomon, des noms comme Le Robert, Le François, La Prairie, La Rose... vont bientôt venir émailler la nomenclature des cartes. Ce sont là également, pour la plupart, les noms de caciques caraïbes rencontrés par les français, ou ceux de leurs descendants et successeurs élevés dans cette société primocoloniale qui ne leur laissera pas d'autres choix que la conversion totale ou la disparition.

carte dressée par Sanson d'Abbeville
date : ca 1650
Située à 14 degré 30 minutes de latitude septentrionnale.

Sous le cartouche de la légende, on note la présence d'une échelle graphique de distance en lieues (4)

La carte de la Martinique est graduée en longitude. Le milieu de l'île est situé à peu près au 316°20' de Longitude Orientale, vraisemblablement par rapport à l'Île de fer. La graduation en longitude est la même en haut et en bas du cadre, ainsi l'orientation du Nord géographique, donné par la rose des vents, porte verticalement vers le haut de la carte. La référence à l'île de Fer a été adoptée et rendue obligatoire en 1634 par une Commission plurinationale réunie à l'initiative du monarque français, Louis XIII. Cette carte comme les autres de « Sanson-Peyrounin-Mariette » concernant les îles Antilles y fait apparemment référence.

Le calcul de la longitude est remarquable pour une carte aussi ancienne, même s'il résulte d'un certain nombre d'erreurs qui se neutralisent entre-elles. De façon grossière, le Fort-Royal se situe sur la carte à 316°18' de longitude orientale par rapport à l'Île de Fer, équivalent à 43°42' de Longitude Occidentale par rapport à ce même méridien. sachant qu'actuellement la longitude « del Hierro » est de 18°03' par rapport à l'Ouest de GreenWich, plus à l'Est de 2°20' du méridien de Paris. On obtient une Longitude Occidentale sur le méridien de Paris de 64°05'. Les coordonnées actuelles de Fort-de-France la situent à 61°04' à l'Ouest de Greenwich soit 63°24' à l'Ouest de Paris. La différence n'est donc que de 41', ce qui est peu. Pour mémoire, Paul Monnier déterminera la longitude de Fort-de-France avec une erreur, à peine légèrement moindre, en 1831 (soit 200 ans après) à 63°21'.

La carte attribuée à Nicolas Sanson est dans l'ensemble assez dépouillée. Elle donne les informations disponibles vers 1650 et antérieurement. Les principaux détails portent sur les mouillages reconnus et les lieux-dits du côté de la partie française appelée également « Basse-Terre ». Cette partie a été davantage explorée par les colons qui y sont effectivement installés. La " Montagne Pellée " est nommée avec deux L. Elle porte déjà son nom évocateur. Mais son emplacement est cependant éloigné de Saint-Pierre tout comme dans la première version de la carte du père Dutertre qui date sensiblement de la même époque (1654). Le père Dominicain corrigera cette anomalie - qui n'en est pas une - dans sa seconde version qu'il présentera en 1667. Le dominicain portera cette fois la « Montagne Pelée» [correctement orthographiée], surplombant la ville de Saint-Pierre.

La carte de Sanson est contemporaine de Jacques Dyel du Parquet qui décèdera en 1658. À l’emplacement de l’actuelle Case-Pilote, le nom de la paroisse « Nostre Dame » est indiqué. Les rivières environnantes sont baptisées du nom des premiers gouverneurs (R. de Nambucq pour d'Esnambuc, R. Du Parquet). Á Saint-Pierre, la rivière de Roxelane est portée. Les établissements des Jésuites sont indiqués, ce furent les premiers religieux à oeuvrer en Martinique, dès 1635. Á partir de décembre 1654, d'autres congrégations sont venues officier dans l'île, notamment les Dominicains [Jacobins ou Pères Blancs] qui s'installèrent d'abord au « Mouillage » à Saint-Pierre. Les informations présentées par la carte de Sanson ne mentionnent pas la présence de ces Dominicains. L'emplacement de la maison de Monsieur du Parquet, gouverneur, est signalé, à l'embouchure de la rivière du Carbet. Le maître de l'île quittera ce domicile en 1650, il en fera alors don aux jésuites. L'année de son déménagement permet également de borner l'âge de la carte [ou du moins des informations qu'elle véhicule].

Du côté de la partie concédée aux Caraïbes, la toponymie des lieux (cap, etc.) présente des noms de caciques autrefois réputés : ainsi le Cap Louys, le carbet et la rivière du capitaine Pilote (ou Pilotte). L'actuel îlet Saint-Aubin est mentionné comme s'appelant l'îlet de Caerman. Le père Jacques Bouton [Jésuite] note dans son ouvrage Relation de l'Establissement des François depuis l'an 1635 publié en 1640, que le capitaine Caraïbe Kaïerman aurait été emprisonné par Du Parquet. Le « natif » aurait réussi à s'échapper, mais s'étant fait piquer par un trigonocéphale, il serait arrivé parmi les siens pour y mourir. Un autre religieux, le R.P. Raymond Breton cite dans sa relation un certain « Cayermant » qu'il aurait rencontré en 1642 à la Dominique. Ce Cayermant serait un neveu d'un Capitaine caraïbe de la Dominique nommé Hamichon. Est-ce du même homme dont parlent les différents chroniqueurs ? Compte tenu de l'année de la mort du Caraïbe donné par Bouton (avant 1640), et la rencontre avec Breton en 1642, les deux hommes sont probablement deux personnes différentes. Mais la consonnance du nom est troublante.

Sur la carte de Sanson, la surface de l'étang des salines est exagérément agrandie. Un étang d'eau douce est signalé à la hauteur du Cap Ferré. L'actuel îlet Loup-garou est appelé alors« Isle aux loups marins ».



Dans la « Description Nautique des Côtes de la Martinique » [page 154] Monnier écrit : La dénomination de loup employée à la Martinique pour désigner un haut-fond s'applique à tous les bancs couverts d'une faible quantité d'eau sur lesquels la mer se brise. Compte tenu de leur dangerosité, les « loups » portent en général, un nom en relation avec un naufrage. Ainsi le Loup Marseillais à cause de la perte d'un vaisseau de Marseille, de même pour le "Loup Bordelais". L'îlet aux Loups Marins répond sans doute à la définition donnée par Monnier. Par contre, sans nier le caractère périlleux du récif, l'îlet tient sa dénomination d'un animal que l'on pourrait assimiler aujourd'hui à un phoque, animal que les marins ont longtemps nommé « Loup de mer » ou « Loup marin ». Dutertre en parle dans son Histoire des Îles, mais il rapporte ce qu'on lui a dit, et ne l'a pas vu de ses yeux.
Le cas échéant, la présence de tels animaux a probablement conduit les premiers navigateurs à dénommer l'îlet ainsi. L'animal aurait été exterminé, comme le lamantin. Mais on peut s'interroger sur la présence de phoques sous ces chaudes latitudes ... Certains auteurs pensent que le nom proviendrait du bruit causé par les vagues lors des tempêtes, une sorte de hurlement, assimilable à celui d'un loup, se ferait alors entendre ... D'autre part, certains chroniqueurs, Dutertre également, appellent « moutons » des remous produits par le ressac. Dutertre dit d'ailleurs : Quand je parle ici de mouton, il faut entendre que c'est un certain contre-temps de deux vagues, lames ou ondes de mer, dont la première ayant heurté la rive, ou contre un banc de roc ou de sable, retourne à la rencontre de la seconde qui trouvant de la résistance se lève quelquefois dans l'air à la hauteur d'une pique.... Alors des loups, des moutons, ... on ne serait pas surpris de voir enfin surgir une bergère. Finalement les « Loups marins » deviendront l'îlet du « Loup Garou », ce qui n'est pas plus rassurant.




Par rapport aux autres cartes des îles produites par Sanson-Peyrounin-Mariette, la toponymie de la Martinique inclut de nombreux noms francisés de caciques. Alors que dans les cartes de Saint-Christophe ou dans celle de la Guadeloupe, les noms de chefs caraïbes sont pratiquement absents. Mais en tout état de cause, peu de nom proprement « caraïbes » ressortent dans les nomenclatures utilisées à cette époque.

La carte de la martinique présente une jolie rose des vents (en haut à droite) ainsi qu'un cartouche où figure la légende. Une échelle graphique de distance est placée en bas à gauche. La carte de Sanson est avec celle de Dutertre, d'une certaine façon, la matrice des cartes qui vont être produites jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, voire même jusqu'à sa fin. La séparation entre « Cabesterre » et la « Basse-Terre » va être reprise par de très nombreux cartographes dans la représentation de la Martinique. L'orientation (axe sud-est / nord-ouest) de la Martinique présente un certain écart par rapport à la réalité (environ une vingtaine de degrés). Cette inclinaison s'atténuera progressivement dans les diverses représentations et productions cartographiques pour atteindre dans le milieu du XIXe siècle celle actuellement déterminée.

Voir l'exemplaire présenté par la bibliothèque numérique Gallica L'Isle de la Martinique issue de la collection Bourguignon d'Anville.

Le partage de l'île entre la « Cabesterre » (ou Capesterre) et la « Basse-Terre » répond des deux côtés à des préoccupations d'ordre maritime. La Cabesterre est le côté où les vents alizés soufflent, la mer y est agitée, de nombreux récifs (cayes) sont présents et matérialisés dans la carte. Cette partie du territoire est moins propice aux accostages des lourds vaisseaux européens, tandis que les pirogues des caraïbes éprouvent moins de difficultés. Au contraire la Basse-Terre (côte sous le vent) détient les principaux mouillages en eau profonde de l'île. La mer y est généralement plus calme. Les bâtiments ne sont pas susceptibles de s'échouer ou d'être malmenés par des flots impétueux et peuvent donc mouiller en toute sécurité. Les ancres signifiant les possibilités de mouillages sûrs, émaillent donc la côte sous le vent. Aucune ancre n'est indiquée le long de la côte au vent.




Selon la plupart des auteurs, comme par exemple Moreau de Jonnès qui tente de tracer un historique complet de la production de cartes de la Martinique, la première carte française de la Martinique est réputée avoir été réalisée dans des conditions éprouvantes par le Père Jean-Baptiste Dutertre [dominicain]. Il l'aurait dressée lors de ses séjours aux Îles. Cette carte manuscrite aurait ensuite servi de matrice pour illustrer son Histoire générale des Isles de Saint-Christophe, de la Guadeloupe, de la Martinique dont la première édition date de 1654. La carte de Dutertre aurait été ensuite reprise par les géographes européens (Sanson d'Abbeville, le Père Labat, Van Keulen II ...).

On peut s'interroger sur le bien fondé de cette vérité. À aucun moment, et dans aucune des différentes éditions de son Histoire générale des Isles de Saint-Christophe, de la Guadeloupe, de la Martinique le père Dutertre laisse entendre qu'il est l'auteur de l'une des cartes présentées dans son ouvrage. Une lecture suffisamment attentive montre qu'il n'a pas dressé ces cartes.

Compte tenu de la polémique que Dutertre entretient tout au long de son ouvrage (Tomes II, III, IV) avec « César de Rochefort » qui l'aurait plagié et produit un ouvrage à peu près similaire en 1658 : si le père Dutertre était l'auteur des cartes présentes dans son oeuvre ; il l'aurait sans nul doute clairement revendiqué. Ce qu'il ne fait jamais. Il tance d'ailleurs assez Rochefort sur la mauvaise implantation et la fausse description de certains établissements coloniaux des îles. C'était l'occasion ou jamais de préciser une éventuelle « paternité ». Ce qui est certain : c'est que ces cartes n'ont pas de géographe atitré.

Le graveur François Lapointe (François de Lépine ?) a porté son nom sur la carte de l'île de Marie-Galante gouvernée par Théméricour[t]. On y retrouve un écusson aux armes royales, identique à celui des autres cartes (celles de : Saint-Christophe ; Guadeloupe ; Martinique). Le fait que les cartes des îles de l'ouvrage de Dutertre possèdent des armoiries, laisse penser qu'elles ont été produites après que les « gouverneurs » soient devenus de véritables « seigneurs-propriétaires », soit après 1649-1651. Du Parquet a par exemple achèté la Martinique en 1649. Ce qui correspond à la mise en oeuvre de la première édition (1654). La carte de Saint-Christophe présente ainsi le blason de l'Ordre de Malte, auquel s'ajoute une large Croix de l'Ordre enrubannée. L'acte officiel de cession de Saint-Christophe à l'Ordre des Chevaliers date de 1653. Il semble logique que les blasons aient été gravés après cette date, et peut-être aussi, les cartes elles-mêmes. La carte de Martinique est ornée de l'écu des Vaudroques-Dyel de Normandie. Seule celle de la Guadeloupe ne présente que l'écu de France, mais il est vrai que la situation y était particulièrement compliquée. Le Guadeloupe avait été acquise par Jean de Boisseret associé à Charles Houël. Des motifs de mécontentement ayant surgi très vite entre les deux familles, les rivalités entre les deux hommes ont [peut-être] rendu difficile l'attribution d'un blason particulier. Il semble que Dutertre ait voulu rester neutre dans cette affaire.

On sait que les cartes de la Guadeloupe, de la Martinique et de Saint-Christophe attribuées à Nicolas Sanson ne possèdent pas d'armoiries. Serait-ce alors une indication à penser qu'elles sont antérieures à l'Histoire générale des Isles ? Les cartes de Sanson ont-elles été produites dans les années 1650-1652 pour le compte de la 1ère Cie des Isles ? Il est peu probable qu'elles datent de la période des « seigneurs-propriétaires », ce qui restreint le champ temporel, n'ayant pu être produites après l'instauration de la 2e Cie vers 1663-1664.

Le tracé de la carte de la Martinique de Dutertre est presque identique à celui attribué à Nicolas Sanson d'Abbeville (1600, 1667), c'est-à-dire de la carte gravée par Abraham Peyrounin (1620, 1666), éditée par Pierre Mariette à Paris. Ce qui n'est pas le cas pour la carte de la Guadeloupe. Là, les deux versions cartographiques, celle de Dutertre et celle de Peyrounin, sont structurellement différentes. Par ailleurs, d'une manière générale, le format des cartes de Dutertre et celles gravées par Peyrounin, n'est pas le même. Les cartes de Peyrounin sont plus grandes, de l'ordre de 32 cm x 43 cm, au cadre, que celles de l'ouvrage de Dutertre (22 cm x 31 cm).

Un autre point commun entre les cartes de Jean-Baptiste Dutertre (graveur supposé François Lapointe) et celles publiées par Pierre Mariette (graveur avéré Abraham Peyrounin) est l'absence répétée de cartographe ou de géographe concepteur. Étrange coïncidence. Alors que les plagiats étaient monnaie(s) courante(s). Á une époque où nombre de cartographes ou de géographes n'hésitaient pas à s'accaparer les productions de leurs éminents confrères quand cela pouvait les arrranger. Pourquoi cet anonymat, alors qu'il était bon ton de souligner sa production ?

La question de savoir qu'elle carte succède à l'autre reste pendable .... Nicolas Sanson était certes un géographe talentueux, mais il n'a pas vécu aux îles. Il est vrai que la prolifique école de géographes d'Abbeville est non loin située de Dieppe, d'où allaient et venaient les expéditions aux « Isles ». La colonisation des Îles françaises n'est-elle pas partie de ce port ? Des navigateurs de toutes origines, des missionnaires, des voyageurs auront très bien pu apporter aux géographes abbevillois de précieux éléments d'information. Sans parler des corsaires normands qui se sont à plusieurs reprises emparés de vaisseaux espagnols dotés de précieuses cartes marines.

Pour cette période, l'île voisine de la Guadeloupe possède trois cartes à peu près identiques : celle de Jean Boisseau, celle de J-B Dutertre et celle de N. Sanson. La carte de la Guadeloupe de Boisseau nomme les îles Hoüel, alors que celui-ci n'arrive aux Antilles qu'en septembre 1643. La carte de Boisseau est [peut-être] plus tardive qu'on ne le croit. La carte de la Guadeloupe de Dutertre est plus riche que celle de Jean Boisseau. Y apparaissent notamment le relief, le réseau hydrographique, etc... Mais les deux cartes, sont « structurellement » similaires. Les cartes de la Guadeloupe de Boisseau et de Dutertre semblent coller aux informations contenues dans les relations rédigées par le père Breton et publiées en France à Auxerre entre 1664 et 1667. Le R.P. Raymond Breton avait rédigé ses notes (1647, 1654 et 1656) bien avant leurs publications effectives. Il a pu les communiquer avant leur publication, notamment à Dutertre également dominicain, qu'il a cotoyé intimement en Guadeloupe. Le père Raymond Breton a commencé une compilation de ses notes en 1654 qu'il a achevée après son retour définitif en France (voir « Les Caraïbes, La Guadeloupe 1635-1656 ». Abbé Joseph Rennard, Curé du François en Martinique, Paris 1929). Un élement reste troublant toutefois, c'est la détermination de la longitude de la Guadeloupe qui varie fortement entre ce qu'annonce Breton (~ 332°) et celle adoptée par Boisseau, Sanson ou Dutertre (~ 316°).
La carte de la Guadeloupe gravée par Peyrounin (pour Pierre Mariette), attribuée à Nicolas Sanson, diffère par contre structurellement des deux précédentes. C'est-à-dire celles de Boisseau et de Dutertre. Sans parler de leur taille respective qui n'est pas similaire, l'acte d'une simple et pure recopie de la production de Jean Boisseau par Sanson est à exclure. Pour autant, la carte de la Guadeloupe imprimée chez Jean Boisseau (graveur, enlumineur et imprimeur en taille douce) n'a également pas de géographe ou de cartographe reconnu (Pierre Duval ?).

Mais jusqu'à présent rien de concluant dans cette démontration stérile sur la chronologie supposée des premières cartes, ces arguments ne prouvent rien.

Le fait que le père Dutertre ne peut avoir à lui tout seul finement dressé les cartes des principales possessions françaises (Saint-Christophe, Guadeloupe, Martinique, Marie-Galante, ...) qui illustrent son Histoire Générale est par contre indubitable.

Les cartes de Mariette-Sanson ont été manifestement gravées par Abraham Peyrounin. Ce dernier a travaillé principalement avec les géographes de la famille Sanson (Nicolas père, Guillaume Sanson, ... et Pierre Duval, neveu de Nicolas Sanson). D'après Mireille Pastoureau (Confection et commerce des cartes à Paris au XVIe et XVIIe siècles), Peyrounin était réputé recopier (c'est-à-dire plagier) pour le compte de Pierre Mariette l'ancien, des cartes produites par d'autres (éditeurs, géographes ...). Le droit d'auteur était « en ce temps » limité, voire totalement ignoré, surtout lorsqu'il s'agissait d'oeuvres élaborées au delà des frontières. Les cartes hollandaises des grandes maisons furent copiées sans retenue, avant que le mouvement ne s'inverse et que ce soit les cartes françaises qui soient l'objet de contrefaçons systématiques. Selon Mireille Pastoureau encore, Melchior Tavernier a contribué à la renommée de Nicolas Sanson. Vers 1635, le graveur-imprimeur en Géographie et en Hydrographie, était alors à la recherche d'un cartographe & géographe pouvant lui permettre de développer ses productions de plus en plus demandées. Le binôme Tavernier-Sanson s'engagea dans une coopération commerciale fructueuse qui fut ensuite prolongée par le couple Mariette-Sanson à partir du milieu de la décennie 1640. C'est-à-dire vers 1644 lorsque Mariette reprit les affaires de Melchior Tavernier.

La production d'Abraham Peyrounin (1620, 1666) semble s'étaler de 1646 à 1666. D'abord pour le compte du géographe Pierre Du Val d'Abbeville (1619, 1683), voir par exemple la carte des Comtés d'Artois et du Boulenois de « Du Val » éditée en 1646 par Pierre Mariette. Puis il a travaillé à partir de 1650 pour le compte de Nicolas Sanson (père) et de Pierre Mariette. Et ensuite pour leurs descendants respectifs. Dans la liste des cartes gravées explicitement par A. Peyrounin et disponibles chez BNF-Gallica, ou à la B.N.E, ... (59 cartes recensées par mes soins), les cartes qui ne ressortent pas d'un travail pour le compte de Mariette, Sanson ou DuVal l'ont été pour le compte de l'imprimeur Nicolas Langlois. Mais toutes sortent après 1660 (voir par exemple la « Carte de haute et basse Hongrie» de 1663, la« Carte du Beauvaisis » de 1665). Nicolas Langlois, d'une manière générale, a repris certaines cartes de Mariette-Sanson et les a estampillées Langlois-Sanson, effaçant purement et simplement la référence à Mariette.

Un élément peut être utilisé pour tenter une chronologie de la production de Peyrounin : c'est la graphie de sa signature. Elle évolue entre les premières cartes de 1646 et les dernières de 1666. Statistiquement, le paraphe gravé au bas des cartes des petites antilles (Martinique, Guadeloupe, ...) est proche de celui issu de la production clairement datée entre 1650 et 1652 (sur les 58 cartes étudiées, 36 possèdent une année acceptable soit : 5 de 1646, 14 de 1650, 4 de 1652, 1 de 1663, 9 de 1665, 2 de 1666. Il en existe une de 1679, mais celle-ci a été manisfestement redatée. Si cette constatation s'élève au rang de vérité, alors la carte de « Peyrounin & Sanson & Mariette » [estimation 1650-1652] serait légèrement antérieure à celle avancée et publiée par Jean-Baptiste Dutertre dans sa grande oeuvre [estimation 1653-1654].







Jean-Baptiste Dutertre, Isle de la Martinique // située a 14 degrez 30 minutes de latitude septentrionnale

Dutertre, Histoire Gale des Îles, 
1<sup>ère</sup> édition 1654 Carte parue dans l'ouvrage du père J-B Dutertre, Histoire générale des Isles de Saint-Christophe, de la Guadeloupe, de la Martinique 1ère édition, page 68, année 1654, par Jacques Langlois à Paris. Deux couronnes, l'une royale avec trois fleurs de lys, l'autre de marquis aux armes de la maison des Vaudrocques-Dyel de Normandie (chevron de sable d'argent assorti de trois trèfles d'azur)

Jean-Baptiste Dutertre est un père de l'Ordre de Saint-Dominique [Dominicain, appelé aussi Jacobin]. Aux Antilles, ils ont été nommés également « pères blancs » à cause de leurs habits. L'ordre des Dominicains s'est installé, dès les débuts de la colonisation en Guadeloupe (1635), avec comme précurseur le célèbre père Raymond Breton. Le révérend Dutertre a donc principalement, lors de ses séjours aux Antilles, vécu en Guadeloupe. En Martinique ce furent les Jésuites qui oeuvrèrent en premier, dès 1635. Cependant les « pères blancs » ont assez tôt apporté leur contribution à l'évangélisation des habitants. Leur présence est signalée en Martinique dès 1654. Un des dominicains de Martinique les plus célèbres reste le père Jean-Baptiste Labat, mais celui-ci n'arrivera dans l'île qu'à la fin du XVIIe (janvier 1694).

Contrairement à la carte de Sanson, dans celle de Dutertre, aucun géographe, ni aucun graveur, ni aucun éditeur-imprimeur n'est nommé. Il est fait toutefois mention d'un privilège d'édition qui pourrait vouloir concerner l'éditeur, ici Jacques Langlois. La carte présente les blasons des Vaudrocques-Dyel de Normandie, accréditant l'idée d'une production postérieure au changement de régime et de propriété des îles.

date d'édition : 1654 (1ère version) et 1667 (2nde version)
dimensions approximatives : 32 cm x 22 cm.
échelle graphique de distance : en lieuës (4).
une superbe rose des vents.
longitude orientale par rapport au méridien de l'île de fer (316° Est)

Comme celle de Nicolas Sanson dont elle semble principalement découler, la carte de l’Isle de la Martinique de Dutertre représente un ensemble vraisemblable et cohérent du territoire de la Martinique. Elle comporte de multiples éléments propres aux cartes nautiques. En premier lieu, comme chez Sanson, elle présente les déterminations géographiques. La latitude est clairement mise en évidence dans la légende. Dutertre la donne septentrionnale à 14°30'. Cette position sera reprise dans la plupart des cartes qui vont suivre durant la fin du XVIIe siècle et le premier quart, voire même la 1ère moitiée, du XVIIIe siècle.

Cette détermination sera ensuite affinée par diverses missions scientifiques qui se rendront aux îles afin d'y calculer les coordonnées géographiques (Deshayes-Varrin-du Glos» de 1682, missions du Père Feuillée 1703-1704 puis 1711, &c.).

On remarque que la carte de la Martinique est clairement positionnée au dessus de la latitude indiquée dans la légende.

La pointe Sud de la Martinique est au 14°32', Fort-Royal au 14°44', la pointe Nord de l'île au 15°40'. Á la fin du XVIIe siècle les techniques employées aboutissaient à des coordonnées en latitude, déjà précises. Les longitudes sont également données : l'île est encadrée par le 316° à l'Ouest et le 316°37' à l'Est (longitude Est par rapport à l'île de Fer). Là aussi la détermination de la coordonnée n'est pas très éloignée de la réalité.

D'autres éléments viennent renforcer le caractère nautique de la carte de Dutertre. Il s'agit de la rose des vents, du signalement des récifs le long de la côte au vent. L'auteur présente avec soin les élévations remarquables (Pelée, Pitons, ...) qui peuvent servir d'amers aux marins. La représentation du relief est concentrée le long de la côte sous le vent (côté français) et sur la presqu'île de la caravelle. Elle peut s'apparenter aux « vues ou profils de côtes » que les navigateurs ont l'habitude d'utiliser, voire même de dessiner eux-mêmes et de consigner dans leurs livres de bord. Le positionnement des mouillages sûrs, marqués par une ancre, est aussi mis en évidence (baie de Saint-Pierre, Cul de Sac Royal, ...).

Comme chez Sanson, des éléments plus terrestres sont également présents. Ils apportent des informations précieuses aux capitaines et aux pilotes des navires. Il s'agit de l'emplacement des points d’eau et des rivières, des étangs d’eau douce ou des salines. La présence des natifs, les Caraïbes est aussi indiquée, celle des colons également avec l'emplacement des premiers établissements et leurs fortifications.


J-B Du Tertre, dans la version de 1667 de son Histoire des Îles parue sous le titre de l'Histoire Générale des Antilles habitées par les François, propose pour la carte de la Martinique, une version à peu près similaire à celle de 1654. Le dominicain a cependant fait procéder à une intéressante mise à jour et à un enrichissement des informations portées par la carte. Cette actualisation des données laisse penser que Dutertre avait « la main » pour modifier les informations des cartes présentées dans sa publication. Ces nouvelles informations n'alimenteront pas la carte de Nicolas Sanson (père) mort dans l'année 1667. Elles ne seront pas non plus reprises et d'autres cartes, présentant un tout autre profil [confère : N. Visscher II, N. de Fer, L. Feuillée] viendront se substituer à celle-ci. Il faudra attendre, au début du XVIIIe siècle, les cartes du père Labat (1722) et de Johannes Van keulen II, pour retrouver le profil adopté par Dutertre & Sanson.

Dans la version de 1667 apparaissent sur la carte : le « Fond de St Jacques » (créé en 1658 par les Dominicains), les quartier de la Basse Pointe, la Case Capot, la Case Pilote, et les Pitons cette fois nommés.

En 1667, les implantations des colons au-delà de la ligne de séparation entre français et caraïbes sont maintenant d'actualité. Le partage de l'île entre les communautés a vécu depuis la mort de Dyel du Parquet (1658). Cela fait ainsi 10 ans que les colons ont étendu leur emprise sur la presque totalité de l'île. La présence du fonds Saint-Jacques qui accueillera bientôt (1694) le célèbre dominicain, le père Labat, l'atteste. Le père Boulogne [dominicain] a reçu le terrain en 1658 de Marie Bonnard (veuve du Gouverneur du Parquet) pour avoir « aidé » à l'expulsion sanglante des Caraïbes. Mais selon le père Labat [qui pour une fois se trompe] ce serait en 1654 que « du Parquet » donna le fonds (terrain) aux dominicains. La Montagne Pelée, avec un seul «l» cette fois, est maintentant placée dominant Saint-Pierre de toute sa masse volcanique. Le massif nommé « Montagne Pellée » dans la première version subsiste encore, le graveur n'a pas effacé l'indication précédente. Les armoiries seigneuriales sont également conservées. Et pourtant les « seigneurs-propritaires » ou leurs héritiers ont revendu les îles à la nouvelle Compagnie créée en 1663 par Colbert. Mais, on ne sait pour quelle(s) raison(s) [coût de la mise en oeuvre, ...], l'éditeur n'a pas jugé bon d'effacer ces symboles.

La maison de Dyel du Parquet est toujours positionnée au Carbet. Selon le père Dutertre, Dyel s'y était établi au tout début de sa présence dans l'île (de 1635 à environ 1649-1650). Il fit ensuite présent cette demeure aux Jésuites à peu près au moment où il devint « seigneur-propriétaire ». Il s'installa alors temporairement au Fort Saint-Pierre (1650-1652), puis ira séjourner à l'emplacement de l'actuelle habitation Depaz, sur l'habitation appelée « Montagne Du Parquet » [voir la carte de F. Blondel plus bas]. Dutertre commente en 1667 (Tome II, 1667, page 26) : Il y a plus de quinze ans que feu M. le Gouverneur a quitté le fort Saint-Pierre pour aller demeurer à trois quarts de lieue plus haut, sur une agréable « montagne » qu'il a fait défricher avec d'excessives dépenses....

Voir l'exemplaire de 1667 présenté par la bibliothèque numérique Gallica L'Isle de la Martinique issue de la collection Bourguignon d'Anville.





Anonyme - Isle de la Martinique

dimensions approximatives : 54 cm (haut) x 31 cm (large)

La feuille en papier épais comprend deux cartes manuscrites, au recto la carte de l'Isle de la Martinique, au verso le Cul de Sac de Fort Royal de la Martinique.

Cartes conservées à la BNF (rue Richelieu), Département des Cartes & Plans, sous la référence : GE D 16 513

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auteur inconnu, carte disponible à la BNF départements des Cartes & Plans : GE D 16513

I - Isle de la Martinique

La carte présentée ici, s'inscrit probablement dans les premières cartes manuscrites de langue française.
Les experts de la B.N.F avancent les environs de 1700. Mais compte tenu des informations qu'elle contient, on peut la rapprocher des premières cartes imprimées aux alentours de 1650-1660 [celle de Dutertre et celle de Sanson]. Cette carte pourrait donc être assez précoce [1650-1660]. Elle pourrait avoir constitué une « source » pour les géographes européens. Son orientation et son inclinaison se rapprochent des modèles de Dutertre et Sanson. La carte présente deux roses des vents et une échelle graphique de trois lieuës. Elle indique les implantations françaises essentiellement dans la partie de la côte sous le vent (ou Basse Terre). Si la toponymie fait majoritairement référence aux lieux-dits (la grande rivière, pte du prescheur, Père Blancs, morne aux boeufs, ...), le patronyme d"un certain nombre de colons indique semble indiquer les emplacements de leurs habitations, notamment dans la baie du Fort-Royal. Ainsi sont marqués (sic) : debry, cornette, vaucourtois, larcher. Le patronyme de Joyeuse est isolé à proximité du cap Louïs. La carte est postérieure à 1654 compte tenu de la présence des « Pères Blancs » [dominicains] à Saint-Pierre.

Le relief mis en évidence concerne la Montagne Pelée et les pitons de l'actuel Carbet, ce sont de formidables amers visibles du grand large par les marins. Au sud Saint-Pierre, le Fort St Charles est mentionné, ainsi qu'à proximité la présence d'une Rivière douce. Cette rivière pourrait correspondre à celle de l'actuelle ance Latouche, qui a effectivement servi aux navigateurs à faire de l'eau (aiguade). Le Fort Saint-Pierre n'est pas représenté. La carte reste dans l'ensemble très dépouillée. Dans la baie du Fort Royal, Le futur îlet Ramiers porte, ce qui n'est pas usuel, le nom d'Ilet Colombier. L'ensemble du Fort Royal se retranche sur la petite péninsule rocheuse qui abrite aujourd'hui la Citadelle [Fort Saint-Louis]. Le dessin présentant la fortification reste sommaire. Cela laisserait penser que la carte a été réalisée au tout début de l'implantation des colons sur le site dans les années 1660. Elle serait donc contemporaine des années de primo-colonisation.
Du côté de la côte au vent, l'auteur pointe l'îlet aux Loups Marins, la Baye de Grimal, le cap de Tourmente, le Cap Louïs ainsi que le Cap Ferré. On retrouve la toponymie employée dans les cartes de Sanson d'Abbeville (ca 1650) et de Dutertre (ca 1654) ainsi que dans celle de Visscher (ca 1680), dont les dates d'édition sont mieux approximées. Les ilets « Tartanne » et « Caravelle » sont portés comme dans les précédentes. L'ilet Monsieur est indiqué en abrégé : « I: M».

Nota : l'auteur écrit en lieu et place de Case, le mot Casse. Ainsi la Case Pilote devient Casse Pilote, de même Case Navire devient Casse Navire.

II - Cul de Sac de Fort Royal de la Martinique : A Fort Royal

auteur inconnu, carte disponible à la BNF départements des 
Cartes & Plans : GE D 16513

Le Nord est vers le haut. Une rose des vents à huit branches garnit la carte. Une échelle de 1 200 toises est portée en bas à droite. La mesure en toise, laisse penser davantage à un travail topographique ou d'arpentage qu'à une carte marine. On peut supposer que le plan du Cul de Sac a été dressé, à peu près en même temps, que la carte entière de île. Mais il se peut fort bien que quelques années soient passées entre les dates de réalisation des deux cartes.

La carte donne plus précisément la cartographie de la baie du Fort Royal. Sur la péninsule, la future « Citadelle » est entourée d'un simple rempart sans qu'on puisse en déterminer le type (palissades de bois semble-t-il). L'on peut distinguer quelques tours d'angles. Le bourg de Fort-Royal ne semble pas encore exister en tant que tel, aucun quartier n'est perceptible. La vie « intra muros » semble circonscrite à la presqu'île rocheuse. Sur cette dernière est marquée de l'indice A qui fait certainement référence au A présent dans le titre. Il détermine l'emplacement du Fort-Royal au sein de la baie éponyme.

La carte présente un aspect maritime appuyé, sans juger de la justesse des fonds, du contours des récifs. Lauteur a voulu porter les sondes de façon précise (certainement en brasses). Les récifs (ou cayes) connus alors se veulent bien délimités et délicatement dessinés. Autour de la baie, sur le littoral, les noms des lieux principaux sont mentionnés. Par exemple : le Trou à l'Asne qui sera bientôt l'ance à l'âne; morne rouge, pointe des nègres. Sur le littoral, l'auteur a également indiqué les noms de certains colons afin d'identifier emplacements de leurs habitations, ainsi : Gourselas, vaucourtois, L'Homme, Bigot ...
Au Cul de Sac Royal, l'auteur a mis en évidence un riche réseau hydrographique qui semble contribuer à former une sorte de delta, où îlots et canaux d'écoulement s'entremèlent les uns les autres. L'auteur nous signale, de haut en bas, la rivière Lésard écrite avec un S [rivière du Lamentin], la Rivière des Fourneaux, la R de Bray, la R Salée et la Rivière Lézard, cette fois écrite avec avec un Z.





Une Carte et un Plan d'un même auteur (inconnu)



La bibliothèque numérique Gallica présente une carte de la Martinique et un plan de la rade du Fort-Royal, issus de la collection Bourguignon d'Anville qui semblent avoir été dressés par une seule et même personne. Tout, dans ces deux documents, laisse entendre qu'ils ont été réalisés par le même auteur certainement à peu près à la même période. On trouve ainsi une correspondance importante dans les principales caractéristiques graphiques comme l'écriture, la représentation des cultures, le relief ou la stylisation du littoral, la représentation de la végétation (particulièrement des arbres..),...

Ces deux documents sont difficilement datables, ils pourraient avoir été composés entre 1680 et 1720, donc à cheval sur la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle. Il peut s'agir de copies contemporaines de manuscrits originaux, voire même de reproductions manuscrites de documents déjà imprimés (les exemples ne sont pas rares).

Carte Martinique : auteur inconnu

Carte ayant pour titre :Isle de la Martinique, document cartographique manuscrit de dimensions 34,5 cm x 40 cm

Cette carte présente de fortes similitudes avec le profil tracé par Dutertre/Sanson. Par contre la toponymie s'en éloigne plus que légèrement. On trouve sur cette carte une caractéristique relativement peu commune où l'îlet Ramier est nommé Isle Colomb: pour Isle Colombier. Ce qui renvoi à la carte précédente. Le suffixe S qui apparaît en décalé juste après Colomb: serait la préfiguration de l'indexation que l'on rencontre dans la carte suivante, celle du Plan de la Rade du Fort Royal où les noms de lieux sont indexés sur la carte et explicités dans le titre. L'Islet Ramier y est indexé avec la lettre S. Il semble donc que le copiste ait effectué ces travaux l'un à la suite de l'autre avec les deux documents à recopier « en main ».

Le copiste a commis quelques erreurs. Par exempple, il a dupliqué la paroisse et la chapelle de nôtre Dame qu'il a placé au Carbet (en fait il s'agit en réalité de Saint-Jacques) comme à Case-Pilote (Nôtre Dame de l'Assomption). Un élément important est celui de l'emploi de l'accent circonflexe qui viendra peu à peu amenuiser le S dans un certain nombre de mots de l'ancien français.
On retrouve cette caractéristique dans la carte du Père Feuillée (voir les cartes françaises du XVIIIe siècle). La duplication du toponyme nôtre Dame est peut être le signe d'une certaine précipitation dans la réalisation de la copie.



Plan de la Rade du Fort Royal - Martinique : auteur inconnu

plan ayant pour titre :Plan de la rade du Fort-Royal de la Martinique, document cartographique manuscrit de dimensions 30 x 40 cm

Ce plan manuscrit de la rade du Fort Royal reprend les sondes déjà entrevues dans l'ouvrage du Père Laval qui est plus tardif. Il pourait donc être daté plutôt du début XVIIIe, le Père Laval ayant réalisé son voyage en 1720.





François Blondel, L'Isle de la Martinique, vers 1667

carte dressée par François Blondel, vers 1667 document ENFIN mis en ligne chez BNF-GALLICA en septembre 2016

Carte manuscrite conservée à la BNF (58, rue de Richelieu), département des Cartes et plans - référence portefeuille 156 - D2 - pièce 5.

Carte entoilée de dimensions approximatives de 137 cm x 71 cm, noir et blanc, échelle graphique en lieues (sans autre indication). Carte pouvant avoir été réalisée selon toute vraisemblance entre 1667 et 1675 par François Blondel. Aucune sonde (ou mesure des profondeurs) n'y est indiquée. Les noms et emplacements des habitations des premiers colons sont par contre portés, ainsi que les toponymes touchant l'hydrographie et parfois le relief.

Comme les auteurs de cartes de cette époque, Blondel utilise la perspective cavalière qui était alors d'usage courant, ce qui donne à cette carte un charme suranné.

Dans le cartouche baroque, placé à droite, se trouve le nom du cartographe : F Blondel. Pour François Blondel.
Y figure également les coordonnées géographiques de la Martinique : Blondel les donne à 14°30 de Latitude Septentrionnale et à 315°30 à l'Occcident du Méridien de l'Isle de Fer, pratiquement, un degré de moins que dans les cartes de Sanson et de Dutertre [voir au-dessus]. Blondel avait des compétences certaines en matières d'astronomie, on peut donc supposer qu'il a levé lui-même, sur place, ces déterminations qui restent acceptables compte tenu des moyens dont il pouvait disposer.

Après la reprise en main des îles par la Cie des Indes occidentales qui s'effectue en 1663-64, le pouvoir royal décide d'en renforcer la défense. Celles-ci restaient assez sommaires, les « seigneurs-proriétaires » ayant peu investi dans des fortifications d'envergure. François Blondel fut alors chargé de visiter les différentes îles et de proposer les mesures et les ouvrages qui pouvaient permettre de résister en cas de conflit et de tentative d'invasion. Lors de la mission d'inspection qu'il effectue en 1666-1667, F Blondel parcourera la plupart des îles colonisées par les français (Saint-Christophe, Martinique, Guadeloupe, Grenade..). En Martinique il travaillera avec « de Clodoré » qui assurait alors la gouvernance (1664-1667) pour le roi. Blondel devra rapidement se faire une idée précise de la géophysique de chaque île, voire aussi de son hydrographie marine. Ce féru de poliorcétique et de castramétation identifiera les principaux points permettant une défense efficace en cas de « descente » d'ennemis.

L'inspection de Blondel est diligentée par une situation franco-anglaise tendue qui va dégénérer rapidement en conflit ouvert. En effet en 1666, Louis XIV déclare la guerre à l'Angleterre. Il s'allie avec les néerlandais qui étaient déjà en conflit avec le roi Charles depuis un an déjà. Blondel arrive donc « à propos » aux îles, mi septembre 1666, pour y renforcer le système défensif. Mais les français n'auront pas le temps de construire ou de renforcer toutes leurs fortifications. Malgré cela, les anglais échoueront dans leurs tentatives d'invasion des îles françaises (Saint-Christophe, Martinique, Guadeloupe...). Mais ils enlèveront la Guyane.

Blondel dressera, pour les besoins de son entreprise, différentes cartes ou plans de situation. Bien entendu il tiendra compte des fortifications existantes, comme par exemple celle du Gouverneur du Parquet, qui avait déjà repéré l'éperon rocheux du Fort-Royal et y avait fait bâtir les premières défenses sous le nom de Fort Royal.
Ainsi F. Blondel ne bouleversera pas les implantations déjà réalisées, mais il favorisera le développement de nouveaux verrous défensifs. Une chose semble sûre, c'est que François Blondel n'avait pas de cartes des îles (en totalité ou en partie) ou qu'il a jugé que celles qui lui furent présentées n'étaient pas conformes à sa vision de l'espace. Il a donc dressé ses propres cartes.

François Blondel est ainsi l'architecte-urbaniste qui a posé les fondements de la plupart des fortifications des îles colonisées par les français. Il a notamment conçu la citadelle du Fort-Royal de la Martinique et par là même la ville éponyme.

Un autre François, cette fois il s'agit maintenant de Dainville, rappelle dans « Le language des Géographes » [page 231], qu'un fort est un château ou une petite place fortifiée. Qu'on l'appelle fort royal lorsqu'il a 120 toises pour ligne de défense.. Ce qui est le cas pour la citadelle élaborée par Blondel. L'ouvrage a été ensuite construit sous la direction opérationnelle successive d'ingénieurs des fortifications. Les trois frères Payen d'abord (Nicolas, Germain et Marc), ensuite Jean-Baptiste Caylus, puis bien d'autre encore mettront leur pierre à l'édifice.

nota : Il ne faut pas confondre François Blondel né à Ribemont en 1618 et mort à Paris en 1686 qui fut scientifique, architecte militaire et civil mais également géographe et diplomate, ce François Blondel qui a séjourné aux Antilles en mission d'inspection des fortifications entre 1666-1667, et qui en a tiré des cartes montrant l'occupation territoriale, avec un autre François Blondel qui fut intendant des "Îles du Vent" : Charles François Blondel de Jouvencourt qui résida à la Martinique entre 1723 et 1728.

La carte de la Martinique de Blondel « annonce » celle de Nicolas de Fer.

Blondel s'est gardé de laisser des espaces vides, des sortes de «Terra Incognita», comme il en existe chez Dutertre, Sanson ou Visscher [voir plus bas], qui présentent un intérieur des terres extrêmement dépouillé. F. Blondel a rempli l'espace des reliefs tels qu'il les a perçus et les a nommés avec les informations communiquées par les colons et les autorités en place. Pareillement il a tenté de retranscrire les principaux cours d'eau, cette transciption restant fortement éloignée de la réalité.

Faute d'en disposer, l'Inspecteur Général a donc composé une des premières cartes de la Martinique où les principaux éléments constitutifs, relief, réseau hydrographique, bourgs, sont restitués ... mais les chemins et routes sont pratiquement inexistants. Les a-t-il délibérément ignorés ? La carte est cependant loin d'être conforme à la réalité du terrain. Le relief n'a pas toujours été bien appréhendé, la comparaison des altitudes des mornes montre des inexactitudes incroyables et surtout une localisation relative du relief très incertaine. Cela dit, les principales montagnes ou mornes sont nommés : ainsi la « Montagne Pelée» avec à son sommet le lac quasi-circulaire qui la caractérisait. Sont signalés entre autre un « Piton du Carbet » (un seul piton), le Morne Vert (qui pourrait correspondre à d'autres pitons « du Carbet »), le « piton des Pères Blanc » (vraisemblablement ici le Morne Jacob, dont le nom est issu du mot « Jacobins » autrement dit « Pères Blancs »). Plus au Sud, Blondel indique le « Piton du Vauclin » et à côté des salines un « Morne » éponyme qu'il élève de façon imposante et disproportionnée.

Outre les habitations, la carte présente les principaux édifices : les chapelles ou édifices religieux qui sont représentés par des maisonnettes surmontées d'une croix (il existe un colon nommé Chapelle, la maison, en l'occurence n'a pas de croix) et les défenses comme les forts. Le Fort Royal, en tant que construction défensive, est déjà mentionné sans aucun bourg à l'entour, le fort de Saint-Pierre ressort bien ainsi que l'habitat constituant le bourg (Blondel matérialise l'habitat avec des maisonnettes). Il indique la présence d'un Fort à Sainte-Marie, qui pourrait se situer sur l'île éponyme « Isle du Fort » reliée par un tombolo à la terre [Á moins que l' « Isle du Fort » ne porte ce nom que parce qu'elle se situe en face du dit Fort]. L'ilet actuellement Saint-Aubin [Caïerman] est nommé Ile de Louis [il s'agit probablement du capitaine Louys, chef caraïbe]. Un autre élément servant à la défense de l'île est constitué des maisons de garde : Blondel en indique deux [avec un g minuscule, pour indiquer qu'il ne s'agit pas d'un Habitant]. L'une à l'extrémité Sud, à la Pointe Des Jardins, l'autre à la Grande Anse du Diamant. Était-ce seulement des postes d'observation, capable de sonner l'alerte en cas de flottille caraïbe ou d'escadre aperçue au large, ou y avait-il un réel corps de garde ?

Quatre bourgs coexistent : celui du Précheur, de Saint-Pierre, du Carbet et la Case Pilote. L'ingénieur mentionne de façon explicite ces concentrations d'habitats qui constituent déjà des « bourgs » à part entière. La concentration du bâti se fait principalement autour de l'édidice central que constitue la chapelle, construite souvent en bord de mer. Á saint-Pierre les établissements de Jésuites et des Jacobins [Pères Blancs ou Dominicains] encadrent le bourg. L'habitation « La Montagne » et la nouvelle résidence du Gouverneur [Clodoré] le surplombent.

Le reste de l'habitat est épars et semble constitué de « plantations » ou de domaines agricoles. Elles sont essentiellement établies sur le littoral et principalement en côte « sous le vent » même si le Nord-Est de l'île, c'est-à-dire côté Capesterre est déjà bien occupé. On perçoit encore la limite qui correspondait au partage de l'île entre Caraïbes et Français. Blondel signale la présence d'amérindiens dans la zone de la côte sous le vent, notamment près du Diamant et vers Sainte-Luce, puisqu'il écrit devant certaines maisonnettes : « caraïbes ». Ces Caraïbes là sont-ils intégrés, comme leur présence au milieu des colons peut le laisser croire ? Mais les Caraïbes sont surtout présents du Sud de Trinité, le long de la côte orientale [Cabesterre], jusqu'au Cap FERÉ. Les carbets y sont éloignés des implantations coloniales.

Depuis les années 1658-1660 [expulsion massive des Caraïbes] la colonisation des terres s'est étendue à l'Est. La période est à l'expansion coloniale après les rudes premières années et le manque de terres cultivables devient un problème, notamment pour les nouveaux arrivants. En 1667, la plus grande partie des Caraïbes, celle qui a refusé l'intégration, a été refoulée hors de l'île ou le sera bientôt. La colonisation du Nord de la Capesterre est déjà bien engagée, voire même finie en bord de mer. Restent quelques implantations ou « carbets » encore actives qui servent de point d'appui au négoce et à la traite entre les nations, et des bases de repli Caraïbe dans la partie Sud-Est du pays.

Blondel a porté sur sa carte les récentes implantations coloniales établies de la Basse-Pointe jusqu'à la Trinité. Sont nommées notamment du côté de Sainte-Marie, les habitations des Jacobins [C'est le fonds Saint-Jacques des dominicains], et à côté celle de M. Clodoré (certainemment le gouverneur de la Martinique de février 1665 à 1667, Robert Le Fichot des Friches, sieur de Clodoré). Les chapelles de Trinité et encore plus celle du Marin paraissent très isolées, peu d'habitations de colons sont indiquées alentours. Mais on peut supposer qu'elles existent déjà. Le père Labat narrera dans son Voyage aux Isles 1694-1705 ses relations avec un certain nombre d'habitants de la Martinique dont certains [M. Roy, M. Michel, M. Pinel et les veuves Chapelle, Verpré,...] furent déjà recensés, trente ans plus tôt, par Blondel [en 1666 et 1667].

Le père Labat nous livre dans son récit un ensemble d'informations utiles à la compréhension de cette époque. Sans compter les nombreuses anecdotes dont il émaille son discours. Mais ces anecdotes ont parfois un goût très amère, notamment quand il décrit les châtiments qu'il inflige aux esclaves coupables à ses yeux de « sorcellerie ». La carte de Blondel est la première carte française à entamer, en les nommant, une « géolocalisation » des habitations. Il faudra attendre Moreau du Temple en 1770, soit près d'un siècle, pour avoir une autre image de la répartition foncière de l'île [nota : le terrier de 1671 ne semble pas avoir été accompagné de carte(s) ou plan(s) spécifique(s)].

Les îlets du Prêcheur sont appelés îles du Ceyron. F. Blondel signale l'habitation de M. Ceyron au Nord de l'actuel Prêcheur à proximité de Macouba. Le Séron [Le Céron] fut l'un des premiers habitants du quartier du Prêcheur.

Les indications nautiques sont nombreuses, même si les sondes sont absentes, la carte de Blondel n'étant pas une carte marine. Certains hauts-fonds [cayes] sont portés notamment à la Trinité, dans le Cul de Sal Royal, dans la baie du Marin et le long de la côte de la Cabesterre. Blondel signale les mouillages sûrs à l'aide d'une ancre marine, celui du Carénage est donné.
La baie de Trinité porte déjà son nom. Il a remplacé la « baie de Grimal » comme indiquée sur la carte de Sanson. Sur la carte de Blondel on découvre une pointe nommé "C Grimal" (certainement pour Cap Grimal) située sur la côte nord de la presqu'île de la Caravelle et qui pourrait correspondre (?) à la « Pointe Spoutourne » [Spoultourne]. À cette hauteur, des petits îlets situés parallèlement à la côte septentrionnale de la presqu'île sont nommés. Leurs noms correspondent à des embarcations maritimes : l'un se nomme « la Caravelle », il est bien éloigné de son actuelle position, un autre « la Tartane ». De l'autre côté de la presqu'île existe la baie qui porte le nom fameux du « Galion », évoquant également un type de navire. Blondel nomme l'actuel ilet Loups-Garous comme « ile des Loups Marins » [id. chez Sanson ou Dutertre].


François Blondel, Rade du Fort St Pierre de la Martinique
carte dressée par François Blondel vers 1667

Carte manuscrite et entoilée, conservée à la BNF (58, rue de Richelieu), au département des Cartes et plans - référence SH 18 portefeuille 156 - Div 6 - pièce 1 D.

Le plan a des dimensions approximatives de 58 cm (largeur) sur 37 cm (hauteur) avec de faibles marges.
Dans la rade aucune sonde n'est présente pour donner la profondeur des fonds. La carte est attribuée à Blondel et serait datée des environs de 1667.

L'orientation générale place le Nord-Est en haut de la feuille. Au dessous du titre, la rose des vents positionnée dans la rade de Saint-Pierre est explicite.

Comme pour la carte de l'Isle de la Martinique [voir plus haut] Blondel utilise la perspective cavalière.

Au pied de l'actuel morne Abel, sur la rive gauche de la Roxelane, Blondel positionne la maison « officielle et de fonction » du Gouverneur [de Clodoré]. À l'extrème droite le plan se termine par la présence de deux fortifications en maçonnerie, semble-t-il. Elles pourraient correspondre aux batteries de Saint-Charles [ou du Morne d'Orange] et de Sainte-Marthe, elles ne sont pas nommées comme telles sur le plan de l'ingénieur-architecte. Ces deux batteries vont exister mais quelques années plus tard. En attendant ce sont de simples batteries « en bord de mer » protégées par un simple parapet.

Blondel a particulièrement soigné le bourg de Saint-pierre. Le fort y constitue un élément essentiel, sa perspective rend fort joliment. On distingue nettement les deux tours rondes donnant sur le bourg et les batteries principales avec leur créneaux portant sur la rade. Le fort avait été conçu davantage pour contrer les séditions ou révoltes des colons que pour s'opposer à une « descente » ou un débarquement d'ennemis. Á ce propos, Clodoré dès son arrivée dû faire face à plusieurs séditions de la part de colons qui n'admettaient pas le pouvoir absolu de la nouvelle Cie des Isles. Labat en parle dans son ouvrage et cite notamment les combats qui eurent lieu sur la Montagne Pelée, où le Sieur Roche et d'autres furent tués.

Le Fort Saint-Pierre avait été ensuite consolidé et maçonné à l'initiative de MM. de Clodoré et de Chambré. Pour Blondel, c'est une défense qui fait partie de l'existant, il y proposera néanmoins quelques aménagements.

Le père Dutertre dans son Histoire Naturelle [édition de 1667] évoque les travaux de renforcement du Fort Saint-Pierre qui eurent lieu en 1665, suite d'une sédition : Le Fort Saint-Pierre n'était qu'une forte muraille avec huit ou dix embrasures où il y avait autant de canons ... Ces Messieurs [de Clodoré et de Chambré] se réduisirent à faire une simple terrasse (du côté de la mer) avec deux guérites aux deux coins, et huit embrasures pour autant de canons qu'il en fallait pour défendre la rade.

Du côté de la terre, il y a deux grosses tours aux deux extrémités d'une muraille d'environ 35 toises de face. Chaque tour a quatre embrasures avec leurs canons et au milieu de cette face il y a une terrasse avec deux autres pièces, le tout battant et commandant sur la place d'armes et sur le bourg. Les murailles sont partout de 4 pieds et demi d'épaisseur sur lesquelles on a aménagé un parapet avec des créneaux pour tirer et un chemin pour les rondes : elles sont bâties de moellons de rochers forts durs avec des chaînes de neuf pieds en neufs pieds dedans et dehors, et un cordon, tout à l'entour, de pierres de taille. Toute la circonférence est sans fossé, mais les portes sont couvertes en dehors d'une forte palissade capable de les défendre. Ce fort ne fut achevé qu'au commencemment de la guerre.
C'est-à-dire la deuxième guerre anglo-hollandaise de 1665 et 1667. Les français s'étaient alliés aux bataves à partir de 1666.

À cette époque Saint-Pierre semble développé essentiellement sur la rive droite, avec le bourg, sa place d'armes, ses édifices religieux, le quartier Galère [non nommé explicitement par Blondel] tend à s'étendre. Autour du bourg proprement dit, Blondel positionne l'habitation MACART, qui possède plusieurs bâtiments. Plus loin celle de LE VASSEUR forme presque un quartier entre l'actuelle allée Pécoul et la rivière du Fort [Roxelane]. L'implantation des Jésuites est bien précisée, ainsi que plus haut dans les terres, l'habitation de LA MONTAGNE ... DU PARQUET avec un imposant édifice qui fut la dernière résidence de Dyel du Parquet. Elle correspond aujourd'hui à l'habitation Depaz. En dehors du bourg, quelques maisons sont placées ça et là [au hasard], indiquant des habitations dans la campagne environnante, sans chemin ni sentier spécifique pour s'y rendre.

François Blondel, Cul de Sac Royal de la Martinique, 1667

Fort Royal projet dessiné par F Blondel en 1667

Les Archives Nationales de l'Outre-Mer [ANOM] disposent d'un plan daté de 1667 qui montre le Cul de Sac Royal et le dessin d'un projet de citadelle au futur emplacement du Fort-Royal. Même si les A.N.O.M ne donnent aucun auteur précis à ce plan, il est fort probable que ce document soit l'oeuvre de François Blondel. La date de réalisation est un élément parmi d'autres militant dans ce sens. L'ingénieur et inspecteur général des fortifications Blondel était effectivement en mission d'inspection cette année là aux Antilles et plus particulièrement à la Martinique. La comparaison du tracé du Fort-Royal avec celui de Sa Carte de la Martinique vient étayer ce jugement.

On sait que le projet de François Blondel ne fut pas réalisé tel quel. Á la place d'un fort au bout de la péninsule rocheuse, c'est l'ensemble de la presqu'île qui sera fortifiée et deviendra ainsi citadelle.

Dutertre dit [tome IV Histoire des Îles]: Monsieur Blondel, l'un des principaux Ingénieurs de sa Majesté et des plus expérimenté de l'Europe, arriva aussi sur certe flotte. C'est-à-dire celle qui est partie le 27 juillet 1666 de La Rochelle et qui atterrit à la Martinique à la mi-septembre. Elle amenait les troupes entretenues et réglées en renfort.

Puis Dutertre enchaîne : Blondel ayant pouvoir du « Roy » de faire construire des ports et bassins pour mettre les navires en sureté, et de faire bâtir des forts tels qu'il le jugerait à propos. Il fut par toutes les « Isles », en tira des plans, et je crois même qu'il a mis la main à ceux qui m’ont été communiqués par d'autres.
Les plans de l'ouvrage de Dutertre sont bien des sources externes et le père nous confirme l'intense activité cartographique de l'ingénieur qui a dressé le plan de toutes les îles visitées... Puis Dutertre continue son propos : Blondel traça des forts par toutes les îles : mais le fond que le « Roy » lui avait donné n'étant pas suffisant pour les bâtir, la plus grande partie est demeurée « en papiers ». L'argent est donc bien le « nerf de la guerre ».




Cul de Sac, Port du Carenage et Fort Royal de la Martinique en l'Estat qu'il étoit lors de la Guerre avec l'Angleterre en 1666 et 1667

Fort Royal dela Martinique lors de la guerre avec l'Angleterre ent 1666 et 1667 dimensions : 22,5 cm x 33 cm
auteur : inconnu [ce n'est pas François Blondel]
date : 1667-1670

La deuxième guerre Anglo-Hollandaise s'est déroulée entre 1665 et 1667. La France est intervenue à partir du milieu de l'année 1666 aux côtés de la République des Provinces Unies. Comme la première guerre (1652-1654), le deuxième conflit entre l'Angleterre et les Provinces Unies visait à s'assurer la maîtrise des routes commerciales maritimes, notamment avec les colonies d'Asie et du Pacifique mais aussi avec celles de l'Amérique. La première guerre avait été remportée par les anglais. La deuxième le sera - sur le terrain - par les néerlandais, mais elle se terminera par la signature du traité de Bréda, qui entérinera finalement un quasi « statu quo ». Durant cette guerre, d'importantes opérations militaires eurent lieu aux Antilles et dans les Guyanes.

Á côté des opérations militaires, une intense guerre d'information ou de désinformation s'est déroulée. Chaque bataille a fait l'objet de bilans matériels et humains, destinés à l'entretien du moral des souverains et des populations en Europe. Ainsi les bilans vus du côté français, anglais ou néerlandais ne racontent pas tous la même histoire...

Aux Antilles, dans ce court conflit, les anglais qui s'étaient préparés à l'entrée en guerre de la France, ont commencé les premiers. Dès le début de la guerre, fin juillet 1666, une première escadre anglaise, commandée par Lord Francis Willoughby, entend, entr'autre, dévaster la Martinique voire même la prendre. Francis Willoughy était l'oncle d'Henry Willoughby, Lieutenant général du roi d'Angleterre aux Antilles [c'est-à-dire le Gouverneur Général]. La flotte anglaise attaqua mollement Saint-Pierre mais les forces locales [les milices notamment] sous la conduite de Clodoré résitèrent. Certaines sources françaises font état d'un lourd bilan côté britannique : près de 600 morts, tandis que les français n'en auraient perdu qu'une centaine. Mais le bilan des français est fallacieux car on sait qu'aucun engagement sérieux n'eu lieu en Martinique. La flotte anglaise « contrariée » à la Martinique se dirigea alors sur la Guadeloupe qu'elle pensait plus prenable. Mais, selon Clodoré, elle fut entièrement dispersée par un ouragan et subit encore de lourdes pertes tant matérielles qu'humaines. Certains équipages anglais atterrirent cependant aux Saintes, îles dans lesquelles ils se fortifièrent en attendant un hypothétique secours. Mais les français allèrent les déloger. Lord Francis Willoughby serait mort dans le naufrage de son vaisseau le « Hope » comme une partie des hommes que comptait l'escadre ennemie.

Puis vint le temps des conquêtes menées par « Joseph-Antoine Le Febvre de La Barre » qui avait été dépêché aux Antilles, où il arriva en octobre 1666 avec sa flottille. Certaines îles « anglaises » furent conquises par les français ou par les néerlandais. Ainsi la partie anglaise de Saint-Christophe fut envahie ainsi que les îles de Montserrat, de Tabago, d'Antigue. Saint-Eustache prise dans un premier temps par les anglais sur les néerlandais fut reconquise. De nombreux engagements navals eurent lieu, mais sans conséquence décisive. La flotte « de La Barre » épaulée par des bâtiments hollandais râta l'occasion d'anéantir la flotte anglaise durant bataille de Nevis en mai 1667. Au lieu de cela, les forces franco-hollandaises en sortirent même affaiblies, les deux escadres ayant manoeuvré indépendamment. Dès le « lendemain » les flottes alliées se séparèrent. La flotte hollandaise sous l'impulsion de leur amiral partit vers la « Terre Ferme » [en Nouvelle-Angleterre].

Suite à ce demi-fiasco, la toute la fin de la guerre dans les Caraïbes s'est plutôt passée en faveur des armes navales anglaises qui avaient été reconstituées et regroupées au sein d'une seule escadre commandée par John Harman. La flotte anglaise retrouvait une réelle supériorité tactique et technique sur celle des français dont certains navires avaient été chahutés. Les français rejoignirent « précipitamment » la Martinique en évitant constamment l'affrontement avec l'ennemi, leur montrant ainsi leur incapacité à combattre. En Martinique, certains vaisseaux avaient été mis en sureté au carénage mais le gros constitué de bâteaux de la Cie des Indes Occidentales était au mouillage dans la rade de Saint-Pierre avec trop peu de vaisseaux de guerre qui étaient de taille plutôt moyenne.

L'escadre anglaise s'est alors concentrée sur ce double objectif. Du 30 juin au 7 juillet 1667, la rade de Saint-Pierre fut l'objet d'intenses combats. La flotte française rassemblée dans la rade de Saint-Pierre fut très malmenée et selon les anglais la quasi totalité des vaisseaux furent brûlés, coulés ou capturés. Selon ces mêmes sources, peu de navires français, tant marchands que de guerre, auraient échappé au désastre. Les britanniques affirment - ce qui est certain - avoir infligé là, une sérieuse défaite aux français. Les anglais décomptent à peine une centaine de blessés et donnent un lourd bilan des pertes françaises : plus de 600 tués ou blessés et 400 capturés.

Les sources françaises retiennent davantage l'échec de la prise de la Martinique, car il s'agissait bien aussi d'une tentative d'invasion, comme elle a eu lieu dans d'autres îles ou sur la « Terre Ferme ». Le bilan, côté français, signale bien moins de pertes humaines et matérielles. Il donne par contre un bilan élevé en morts et blessés du côté des assaillants. Dutertre raconte : Les anglais dans tous ces combats, eurent environ six cents hommes de tués, et un plus grand nombre de blessés ; tous leurs navires furent si fracassés de coups de canon, qu'ils ne pouvaient presque tenir la mer, et l’on a écrit qu'une de leurs plus grandes frégates était coulée bas auprès de Rodonde : mais cela n'est pas fort assuré. On remarquera la prudence du bon père qui ne veut pas déroger au 8e commandement. Puis le dominicain enchaîne : C'est une chose surprenante, que pour le nombre des boulets qui furent tirés par les ennemis sur cette île, nous y ayons perdu si peu de monde ; car nos Pères assurent que sur leur place, qui n'a pas au plus cent pas de large, il y fut trouvé plus de cinq cent boulets de toute sorte ; et cependant nous n'y ayons perdu que cent hommes, sans y comprendre les blessés. Mais faut-il croire aveuglément le chroniqueur ? Il est certain que le bilan anglais est exagéré, de nombreux bâteaux de la Cie avaient été délibérément échoués près de la côte, ils ont été rapidement renfloués.

La vue « en perpective cavalière » montre le Fort-Royal tel qu'il était dans le projet initial de François Blondel [et qui d'ailleurs ne fut pas réalisé tel quel]. On sait qu'en 1674, lors de l'attaque de Ruyter, l'ouvrage était loin d'être aussi avancé que ce que nous montre cette perpective. Alors en 1667, .... Mais peine perdue, fin juin - début juillet 1667, ce n'est pas le Fort-Royal qui aura à faire face à l'escadre d'Harman, mais bien le Fort de Saint-Pierre qui était alors la principale fortification de l'île.

Le document montre des espaces relativement vides à l'emplacement de la future ville du Fort-Royal, c'est normal en 1667 la zone était pas encore peuplée, le bourg étant inexistant. L'essentiel des activités coloniales se situaient dans la péninsule que constitue l'emplacement de l'actuelle citadelle. La place était d'abord une zone portuaire essentielle pour l'île, matérialisée par le carénage où l'on pouvait réparer les vaisseaux. Á cet emplacement, il y avait aussi quelques magasins de la Cie et quelques constructions des habitations alentours qui y stockaient leurs productions, avant l'embarquement. Le tout était défendu par quelques fortifications assez rudimentaires : des batteries en bord de mer et les prémices de la future citadelle. Du Parquet avait fait réaliser un fortin en bois et quelques palissades davantage utiles contre les « natifs » que contre des troupes réglées.

Comme le dit la légende du document : Le réduit du Fort-Royal est fermé de palissades tracées par le Sieur Blondel, Ingénieur, et commencé à travailler de deux demi-bastions avec fossé et demie-lune devant

L'auteur emploie à bon escient le mot « palissade » plutôt que muraille et précise honnêtement que ces travaux ne sont que commencés en 1666 et 1667. Á noter : la présence d'un édifice religieux [une chapelle] de la paroisse du Cul de Sac. On découvre les habitations de MM Valmenière et d'Aragon : à noter également les bâtiments de maître d'allure très opulente et les nombreuses cases nègres, signe que l'économie de l'île était déjà tournée vers l'esclavage intensif.

Le Père Dutertre nous rapporte [tome IV de l'Histoire des Îles] les préparatifs que Clodoré met en oeuvre au Carénage pour résister à une éventuelle attaque anglaise : Monsieur de Clodoré prit à tâche de rendre le carenage du « cul de sacq Royal » de cette île, inaccessible à toutes les forces des ennemis. Il fit achever les batteries qui avaient été résolues par Monsieur Blondel, Ingénieur du Roy, outre celles que l'on avait commencées avant la guerre. Il fit boucher l'embouchure de ce carenage par un obstacle composé de mâts de Navires, enchaînés et liés avec un gros cable, et il fit dégréer une grande flute, pour la couler bas dans l'embouchure du canal, en cas que les ennemis fussent assez forts pour franchir l'obstacle de mâts ; ce qu'apparemment les ennemis n'auraient jamais tenté, parce qu’ils n'y pouvaient venir qu'en louvoyant et les uns après les autres, et en essuyant le feu de soixante pièces de canon.

Le Gouverneur fit encore faire deux brûlots avec une merveilleuse diligence, et une peine incroyable, étant contraint de faire chercher dans les bois une espèce de gomme, qui brûle même dans l'eau, et d'envoyer tirer du soufre dans les mines de l'île de la Dominique : et il est très certain qu'il n'oublia rien de tout ce qu'il crût être necessaire pour mettre tous les navires à couvert, et en état de servir à l'arrivée de Monsieur de la Barre...


La description des préparatifs donnée par Dutertre se retrouve imagée dans la présente « vue ».




Plan du cudesac royal autrement dit carenage dans l'Isle de la Martinique, 1670

Cul de Sac Royal, 1670
dimensions : 55 cm x 79 cm
échelle graphique : en toises
cartographe : inconnu, mais initiales portées R. d Rl. fr.

C'est certainement après celui de François Blondel de 1667 [voir au-dessus], l'un des premiers plans qui donne les projets de fortifications « en dur » prévus sur la péninsule rocheuse du futur Fort-Royal. Le plan est manifestement daté de 1670. On peut penser qu'il a été fait en conformité avec la réalité géomorphologique de ce qu'était l'aire couverte par le document. Il est donc très intéressant comme point de départ de ce qu'était autrefois la zone de Fort-de-France. Après que « de La Barre » ait en quelque sorte assuré l'intérim depuis 1667, l'année 1669 est le début de la période durant laquelle « de Baas » va exercer pleinement son mandat. Bien qu'il soit de religion réformée, il a la confiance de Louis XIV. Ainsi, Ce plan daté de 1670 se situe pleinement dans la période du gouvernorat « de Baas » le promoteur de l'actuelle Fort-de-France.

L'auteur [encore inconnu] propose quelques éléments d'information dans un cartouche [en bas à droite]. Les préoccupations qui ressortent sont d'abord la protection du carénage du Cul de Sac Royal : le titre du plan est à ce propos explicite. L'île a besoin de sécuriser un hâvre afin de pouvoir radouber les vaisseaux de guerre et les bâtiments marchands en toute tranquilité. Mettre les navires à l'abri des injures des ennemis et du temps. L'endroit que constitue l'anse du carénage parait alors idéale. Le contour de l'anse fait d'elle un abri sûr, les différents fonds [selon le cartographe le fond est admirable, d'une vase dure...] dont elle est constituée permettent de mettre les bateaux à flancs pour les travaux externes, notamment la réparation des voies d'eau. L'accès de l'anse est relativement aisé [un amer est même donné : le magasin de la Cie peut servir de marque pour entrer ... et peut-être bien défendu, avec des fortifications qui la surplombe.

Pour étayer le projet l'auteur du plan présente tous les éléments nécessaires pour permettre au décideur de trancher. Les sondes, importantes dans ce projet sont portées. Elles semblent s'appuyer sur un quadrillage virtuel bien resserré. Elles montrent déjà un intense travail d'approche. La nature des fonds n'a pas été oubliée, les hauts-fonds sont particulièrement bien représentés : G bas fonds qui sont dangereux à ceux qui ne savent pas voir l'entrée, le fond étant de roche. Il faut en effet connaitre les dangers très précisément pour évaluer les capacités d'accueil du site.

La future citadelle du Fort-Royal reste pratiquement encore dans l'ombre. L'ingénieur donne en D sa vision des futures défenses à développer sur le promontoire rocheux : le grand morne est proposé à fortifier par un simple parapet de douze cents trente pas de muraille, avec un ouvrage au bas pour sa défense contre les insultes de terre. On se protège donc davantage d'un assaut terrestre que maritime. La tactique étant de débarquer des troupes [descentes] puis d'assièger les fortifications. Aucun assaut n'était alors envisageable directement de la mer.

Le cartographe fait une constat important qui servira sans nul doute par la suite en écrivant : H plaine d'un bel aspect où il serait bon d'assembler et peupler en corps de ville. C'est le signal du peuplement de la zone que ne manquera pas de valider le gouverneur général de Baas. On sait toutefois qu'en 1674, lors de l'attaque de Ruyter [voir plus bas] la zone était encore dépeuplée et les fortifications plutôt sommaires.

La proposition de peuplement de l'auteur du document se réalisera plus tardivement, c'est-à-dire après la guerre de Hollande. La zone de Fort-Royal ne présentait en 1670 guère d'habitats : ni regroupés, ni isolés. Une Seule Habitation [celle de Le Vasseur ?] apparaît en amont de la Rivière Levassor. Elle est dotée d'un canal la reliant à la rivière et permettant probablement le fonctionnement d'un moulin [à sucre].






La bataille de 1674

Plan de l'attaque du Fort Royal par les Hollandais
Document disponible aux ANOM
Manuscrit à l'encre et couleurs sur papier 74 cm x 45,5 cm
échelle graphique : échelle de 100 toises

Cette bataille meutrière pour les hollandais, a fait pour les français, couler beaucoup plus d'encre que de sang. Parmi les principaux protagonistes, le marquis de Bass, gouverneur général des îles, le chevalier de Saint-Marthe, gouverneur particulier de la Martinique et d'Amblimont commandant « Les Jeux », ont fourni beaucoup de détails sur le déroulement de cette bataille, vue du côté français. « de Baas » a fait réaliser un plan-croquis officiel par Louis Le Correur de Mareuil [?] afin d'illustrer son rapport sur l'opération au roi Louis XIV. On y voit effectivement l'entrée du Carénage obstruée par deux vaisseaux [flutes] coulés, et des bâtiments opérationnels mouillant dans l'anse. Les navires bataves avec leur pavillon aisément reconnaissable aux couleurs de la République des Provinces Unies sont ancrés dans ce qui va s'appeler plus tard « la baie des Flamands » et qui s'appelait alors l'anse « du Vasseur ».
Le plan réputé dressé par Le Correur montre le dispositif fortifié alors en place. Les positions des néerlandais et celles des français. L'axe Sud-Nord est donné par une belle rose des vents fleurdelysée, c'est aussi l'axe de la péninsule rocheuse sur laquelle sera bientôt bâti la citadelle « en dur ». On remarque qu'aucune batterie n'est présente en dehors du promontoire palissadé même si le plan semble porter à la « pointe des Capucins » une esquisse d'un semblant de défense. « de Bass » signale une grande batterie en G de treize pièces et une autre plus réduite à la pointe du rocher en I. Quelques maisons sont présentes assez près des fortifications, elles pourraient être effectivement dans le carré que l'on nomme actuellement la « savane ». La description que rend cette « vue » est en exacte conformité avec ce que nous narre le père Labat [voir en-dessous] dans son rendu de la bataille de 1674.



A - La bataille vu côté français : Assaut Des Hollandois Repoussés du Fort Royal de la Martinique par Mr le Chevalier de Sainte Marthe
Assaut Des Hollandois Repoussés du Fort Royal de la Martinique par Sainte Marthe
dimensions : 22,5 cm x 33 cm
graveur : Pierre Brissart (ca 1645, 1682)
date : ca 1675

La « vue » de la bataille proposée par le graveur Brissart, est plutôt réaliste. L'environnemment semble bien correspondre à ce qu'il pouvait être alors. L'emplacement de Fort Royal [Fort-de-France] n'était encore en 1674 qu'une plaine marécageuse. Aucune fortification « en dur » n'apparaît. Le fort Royal est simplement entouré de palissades. L'entrée du carénage a été bouchée par deux navires coulés à fond. La légende explicative de la gravure fait mention du vaisseau royal « Les Jeux » commandé par d'Amblimont [Ambleymont].

1 - La gloriole officielle (tiré de l'Illustration du 23 11 1935, Tricentenaire des Antilles Françaises 1635-1935, par Henry de Lalung) :

Le royaume de France étant en guerre avec la Hollande, l'amiral hollandais Michel Adrien Ruyter avait reçu l'ordre du Stathouder, Assemblée dirigeante des Pays Bas, d'aller conquérir la Martinique. Trente sept vaisseaux et six brûlots sont partis de Hollande le 8 juin 1674. Ils furent aperçus aux Anses d'Arlets le 19 juillet. Ils se dirigeaient directement vers le Fort-Royal. Le fort n'avait pas encore la configuration qu'il possède de nos jours. Il était simplement constitué de deux rangées d'épaisses palissades édifiées sur le promontoire rocheux qui s'avance dans la mer. Á droite se trouve la baie profonde, bien abritée des vents, appelée le Carénage. Á gauche s'étend « la savane » sur laquelle va s'édifier plus tard les premiers quartiers de la ville du Fort-Royal.

Le manque de vent, dans la baie des flamands, mit en panne la flotte hollandaise. Ce qui permis aux français d'organiser la résistance. Avec quelques marins du vaisseau royal : « Les Jeux », le capitaine d'Amblimont et Monsieur de Sainte-Marthe purent réunir une troupe de cent soixante et un hommes. Sur l'ordre du marquis de Baas, Lieutenant Général des Isles du Vent, Monsieur de Sainte-Marthe était arrivé de Saint-Pierre en canot avec une partie des milices créoles. Celles-ci se joignirent à la milice du quartier de Fort-Royal commandée par le capitaine Antoine Cornette.

Les premiers colons, qui ont souvent donnés leur nom à un lieu de la Martinique, étaient présents. On peut citer entre autres : le vénérable Guillaume d'Orange qui s'était signalé sous Monsieur du Parquet dans les guerres contre les Caraïbes, il avait près de 65 ans. Du Parquet disait d'ailleurs de lui : « j'aimerais mieux perdre un bras que d'Orange ». Le sieur du Prey de la Ruffinière et son beau frère Claude de Collart. Messieurs Caqueret-Valmenier, Laguarigue, Jaham de Vertpré et d'autres encore. Tous ces colons étaient réputés grands chasseurs et surtout bons tireurs.

Le lendemain, à l'aube du 20 juillet 1674, la brise s'était levée. Elle poussait maintenant la flotte batave vers la baie du Fort-Royal. Avant de débarquer ses troupes, l'amiral Ruyter fit canonner les roseaux qui couvraient la savane du Fort-Royal pour y débusquer d'éventuelles troupes françaises. Puis il ordonna le débarquement : plus de quatre mille hommes commandés par les comtes de Stirum, de Horn et par son fils Enge Ruyter.

Le gouverneur de la Martinique, employa alors une ruse de guerre vieille comme le monde. Il fit défiler ses cent soixante et un hommes sur le chemin de ronde du fort, à plusieurs reprises, de façon à faire croire que le fort était défendu par une garnison importante.

Constatant qu'aucune résistance ne s'était manifestée au débarquement, les chefs flamands permirent aux soldats de se reposer avant l'attaque du fort. Ils venaient tous de faire une grande traversée transatlantique et ces instants de repos semblaient bien mérités. Les soldats bataves trouvèrent les magasins du port ouverts. Ceux-ci étaient remplis de fûts de rhum ou de tafia. Les bataves s'en donnèrent à cœur joie pour vider les tonneaux de ce précieux nectar. Quelques heures plus tard, les soldats étaient fin saouls.

Lorsque le moment de l'assaut vint, la grosse majorité des soldats flamands était incapable de tenir debout et les ordres donnés par les officiers n'étaient pas observés tant l'ivresse était grande. Les rafales de mousqueteries des colons et les canons du fort, chargés de mitraille firent le vide dans les rangs des assaillants. Par ailleurs les canons de la frégate « Les Jeux », qui mouillait au Carénage, pris les troupes Bataves de flanc.

Par trois fois les hollandais revinrent à l'assaut, mais ils se heurtèrent à une résistance qui ne faiblissait pas. Du haut des palissades Monsieur d'Orange, qui n'hésitait pas à s'exposer, expédiait d'énormes quartiers de roches sur les flamands. Une balle de mousquet avait gravement blessé le fils de Ruyter, le comte de Stirum lui même était mortellement touché.

L'officier qui leur succéda donna alors l'ordre de la retraite. Devant cette débâcle, l'Amiral Ruyter, qui avait fait constamment canonner le fort par la flotte durant les assauts, descendit à terre en fin d'après-midi. Par sa présence, il espérait raviver le moral de ses troupes et porter un coup définitif au moral des français. Le spectacle qui s'étalait à terre allait le faire changer d'avis. Près de cinq cent hommes des bataillons qui avaient mené les assauts gisaient sur le sol, morts ou gravement blessés. Á côté de ceux-ci, une part importante des troupes était constituée de soldats ivres insensibles à tout appel. Ils dormaient pour la plupart ivres morts.

L'amiral ordonna le rembarquement immédiat dans la nuit. Le lendemain la flotte hollandaise avait disparu.

Les français n'avaient à déplorer que six tués parmi lesquels d'Orange. Á la nouvelle de la défaite de la flotte hollandaise, Louis XIV fit frapper une médaille commémorative. On peut y lire : « Les Bataves défaits mis en fuite à la Martinique ».

2 - le point de vue « parfois exagéré » [?] du père Labat (Nouveau Voyage aux Isles) qui tient ces informations de témoins directs ayant participé aux évènements :

Quand l'amiral de Hollande Ruyter vint attaquer la Martinique en 1674, cette motte de terre, qu'on appelait déjà le fort Royal, n'avait pour toute fortification qu'un double rang de palissades qui la fermait par le bas, avec un autre rang sur la hauteur, et deux batteries à barbette, une sur la pointe pour défendre l'entrée du port, qu'on appelle le Carénage, et l'autre du côté de la rade. Le terrain où est à présent la ville était un marais. Il y avait seulement quelques mauvaises cases ou maisons de roseaux sur le bord de la mer, qui servaient de magasins à marchandises quand les vaisseaux étaient dans le carénage pendant la saison des ouragans.

Ces magasins étaient remplis de vins et d'eau-de-vie quand Ruyter fit descendre ses troupes ; les soldats, ne trouvant aucune résistance, se mrent à les piller et, découvrant les liqueurs, ils en burent de telle manière qu'ils n'étaient plus en état de se tenir sur leurs pieds lorsque le commandant les voulut mener à l'assaut.

Par bonheur il y avait dans le Carénage une flute de Saint-Malo de vingt-deux pièces de canon et un vaisseau de quarante-quatre, qui était comandé par M. le marquis d'Amblimont. Ces deux navires firent un si terrible feu de leur canon chargé à cartouche sur ces ivrognes, qui tombaient à chaque pas qu'ils voulaient faire pour aller à l'assaut, qu'ils en tuèrent plus de neuf cents.

Ruyter, qui vint à terre sur le soir après avoir passé toute la journée à canonner le rocher, fut étonné de voir plus de quinze cents de ses gens morts ou blessés ; il résolut de quitter cette funeste entreprise et de faire embarquer le reste de son monde pendant la nuit.

Dans ce même temps, M. de Sainte-Marthe, qui était gouverneur de l'île, assembla son conseil et résolut d'abandonner le fort après avoir encloué le canon, attendu que celui des ennemis ayant brisé la plupart des palissades et abattu une grande partie des retranchements, il était à craindre que les habitants ne fussent forçés, si les ennemis venaient à l'assaut, quand ils auraient cuvé leur vin.

Cette résolution ne put être excécutée avec tant de silence que les Hollandais n'entendissent le bruit qui se faisait dans le fort. Ils prirent ce bruit pour le prélude d'une sortie qui leur aurait été funeste dans l'état où ils étaient, une partie s'étant déjà rembarquée, de sorte que l'épouvante se mit parmi eux ; ils se pressèrent de s'embarquer et le firent avec tant de précipitation et de désordre qu'ils abandonnèrent leurs blessés, tous les attirails qu'ils avaient mis à terre, et une partie de leurs armes, pendant que les Français, épouvantés aussi par le bruit qu'ils entendaient, qu'ils prenaient pour la marche des ennemis qui venaient à l'assaut, se pressaient d'une manière extraordinaire pour s'embarquer sur leurs canots.

De sorte que cette terreur panique fit fuir les assiégés et les assiegeants chacun de son côté et laissa le fort en la possession d'un Suisse, qui s'étant enivré le soir, dormait tranquillement et n'entendit rien de tout ce tintamarre ; il fut fort étonné quand à son réveil, sur les six heures du matin, il se vit seul possesseur de la forteresse.

B - La bataille vu côté hollandais : T Eylandt Martinique

T Eylandt Martinique
dimensions : 27 cm x 18 cm
auteur : Romain De Hooge (1645, 1708)
date : 1675 à Amsterdam

Les hollandais furent consternés par ce désastre imprévisible et soudain. Un journal amsterdamois de l'époque, raconte la malheureuse épopée de l'escadre de Ruyter depuis son départ des Pays-Bas.

Á noter que dans la liste des morts [lyste] et blessés ne figure pas le fils de l'amiral Ruyter : Engel de Ruyter. Le bilan côté batave, bien que moins prononcé que celui que les français ont décompté, est important. Les hollandais reconnaissent que cette dramatique action s'est soldée chez eux par 659 morts et 380 blessés graves. Le comte de Stirum [Graef van Stierum] qui était pressenti comme gouverneur de l'île en cas de succès de l'invasion, est réputé ici plus gravement blessé que mort comme le donnent les informations d'origine française.

Dans cette « vue » l'élévation du fort Royal sur le promontoire rocheux est exagérée. La morphologie de la presqu'île n'est pas respectée dans cette description. Les fortifications représentées tendent à faire paraitre des ouvrages conséquents alors qu'ils n'étaient que très sommaires. De plus, l'orientation de la « vue » n'est pas très conforme, la direction du Nord étant dans la réalité dans l'axe de la péninsule. Les représentations françaises [voir au-dessus] sont sensiblement plus justes.







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*Pages spéciales sur les Ingénieurs des Fortifications du XVIIe siècle *
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*Louis Le Correur de Mareuil *
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*les 3 frères Payen *
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*Jean-Baptiste Caylus * *
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*Bernard Renau d'Éliçagaray (1652, 1719) *
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Les trois frères Payen : Nicolas, Marc et Germain

Saint-Pierre 1685, frères Payen (?)
Les trois frères Payen : Nicolas, Marc et Germain, ont été des ingénieurs des fortifications très actifs. Ils ont travaillé en partie sur des projets dressés par François Blondel lors de son inspection des défenses des colonies françaises dans la Caraïbe, en 1666 et 1667. Mais ils ont également fait preuve d'inventivité et d'ingéniosité en proposant des nouvelles fortifications ou des améliorations pour celles existantes.

BNF-Gallica propose le plan ci-contre dont la date est estimée à 1685. Ce plan se rapproche d'un autre plan disponible cette fois aux ANOM daté effectivement de 1685. Les deux plans sont similaires, celui des ANOM ayant été dressé par l'un des trois frères Payen, probablement Marc ou Germain, Nicolas étant « souffrant » à cette période.

Saint-Pierre 1685, Payen Le plan du Plan du mouillage du Port St. Pierre de la Martinique du père Plumier [voir section suivante] a été fait en 1689. Il est donc plus tardif que ceux présentés dans cette section. Le père Plumier y a restitué ce qu'il a vu. Les plans des frères Payen, légèrement antérieurs (1685) font par contre valoir davantage les travaux futurs qui sont parfois entérinés par la la vision de l'ecclésiastique.

En 1685, le fort Saint-Pierre apparaît déjà doté de son extension qui comprend selon le père Labat une chapelle et la chambre du chapelain. Mais selon les plans des Payen, un corps de garde et une pièce pour l'officier. Le bâtiment principal, avec ses deux tours, présente encore sa strucure d'origine. On sait que l'ouragan de 1695 va partiellement détruire la terrasse [esplanade] principale. Ce qui reduira fortement le nombre de canons en batterie.

Le gros des travaux du Fort a été achevé vers 1665, c'est-à-dire avant le début de la deuxième guerre anglo-hollandaise de 1665-1667, les français se rangeant du côté batave en 1666. Cette défense alors opérationnelle servira à empêcher la prise de la ville de Saint-Pierre [et celle de l'île entière] lors de la tentative de débarquement de juillet 1667 par l'escadre de l'Amiral Harman [« Harman’s Martinican Bonfire »]. Elle sera cependant insuffisante pour empêcher les anglais de couler, de brûler et de s'emparer d'une forte flottille de bateaux marchands défendus par trop peu de vaisseaux de guerre commandés par « de la Barre ». La batterie dite de saint-Charles [batterie du morne d'Orange qui correspond actuellement à l'emplacement de la Vierge des Marins] n'était alors qu'une simple batterie à barbette positionnée sur une terrasse de terre battue doté d'un léger parapet.

Cet épisode a montré combien la rade de Saint-Pierre souffrait d'une insuffisance de défenses fortifiées. C'est pourquoi dès la fin de cet épisode guerrier, différents projets de renforcement des fortifications vont être proposés. En 1685, les frères Payen ingénieurs en place, proposent le renforcement des structures existantes et la construction de nouvelles batteries. Le plan géométrique à pour but de présenter ces réalisations « à faire ». Les « nouvelles » fortifications de Saint-Pierre sont matérialisées ici par deux batteries importantes : le « fort » Saint-Charles au Sud et la batterie des « pères Jésuites » au Nord [future batterie saint-Louis]. En 1685, les plans montrent que ces deux défenses sont encore phase d'amélioration pour la première et de construction pour la seconde. Le fort [ou la batterie] Saint-Charles a commencé à être maçonné mais les travaux ne sont pas encore totalement finis. Le redan, ou la batterie dite ici de la « Rivière des Pères Jésuites » situé à son embouchure, en est encore au tout début de sa construction. La batterie Sainte-Marthe n'apparaît pas, elle n'est pas encore d'actualité. Elle viendra bientôt renforcer le dispositif au Sud. Quant à la future batterie d'Esnotz [dans un premier temps appelée Saint-Nicolas], elle sera mise en place dans les toutes dernières années du XVIIe siècle [vers 1695]

Les ornements que portent ces deux cartes, notamment celle disponible aux ANOM, illustrent probablement le « Harman’s Martinican Bonfire » de 1667. On y voit une escadre ennemie faire feu de tous les sabords sur les vaisseaux français au mouillage et sur les défenses côtières.

Si l'exemplaire proposé par les ANOM est un peu plus chargé de vaisseaux environnés chacun d'une épaisse fumée, l'exemplaire de BNF-Gallica est plus sobre. Les deux montrent comment les vaisseaux sont ancrés et mouillent dans la rade en " affourchant ", leurs cables sont bien mis en évidence, donnant ainsi le sens des courants de la baie. Dans l'exemplaire de Gallica, un vaisseau ennemi, babord amure, fait feu sur ses objectifs. Son pavillon, à l'arrière du bâtiment, le donne pour anglais. Deux autres bâtiments ennemis manoeuvrent, selon des amures diverses, pour venir au plus près canoner les français.

Les deux plans géométriques de la rade de Saint-Pierre sont comparables. Les ornementations des cartouches de titre et des cartons présentant les fortifications sont caractéristiques de celles produites par les frères Payen. Cependant une incertitude existe pour le plan de BNF-Gallica. Le cartographe orthographie le mot PLAN avec un d final. Ce qui ne ressemble pas à la production des frères Payen. Mais il est vrai qu'en ces temps là, l'orthographe était moins académique et parfois sujette à variation au sein d'un texte écrit par une même personne.





Charles Plumier (1646, 1704 ou 1706),

Le père Plumier présente dans son recueil sur les plantes de la Martinique et de la Guadeloupe, des planches (in folio) d'une beauté tout à fait remarquable. Le dessin et les coloris préfigurent, quelque peu, l'oeuvre du fameux naturaliste du XIXe siècle que sera Jean-Jacques Audubon. Charles Plumier réalise ces superbes planches durant et après sa première expédition dans les îles (1688/1689 à 1690/1691). Cette première expédition l'a fait connaître et reconnaître, elle lui a permis de devenir botaniste atitré et pensionné du roi de France.
Le père Plumier engrangera une formidable collection de plantes antillaises durant cette première expédition où il accompagnait le médecin et chimiste Surian. Surian, que le père Labat écorne dans "Nouveau Voyages aux Îles" [tome IV], en le qualifiant notamment d'avare se nourrissant exclusivement de farine de manioc et d'anolis (petit lézard commun aux Antilles). Pour sa part Plumier ne se contentera pas de croquer des " natures mortes ". Il dessinera également des caraïbes, des esclaves, des mulatres... ainsi que des scènes de la vie quotidienne dans les îles. Il entre pleinement dans ce site consacré aux cartes de la Martinique, puisqu'il a aussi dressé de superbes plans et cartes.
Après son premier séjour, le père Plumier revint quelques années plus tard en Martinique [soit en 1695-1696 soit en 1696-1697]. Les historiens ne sont pas unanimes sur la date de cette expédition. Durant cette dernière il était chargé de découvrir de nouvelles espèces de fougères. Le "Jacobin" Labat offrit alors au "Minime" le gîte et le couvert dans sa plantation de la Cabesterre. Il nous le conte précisément, avec moultes détails, ainsi qu'à son habitude. Á côté de dessins naturalistes et botanistes présentant la flore et la faune des îles, le père Plumier décrit aussi les territoires et propose au lecteur des plans des principales implantations coloniales.

Pour la petite histoire : Roland Barrin de La Galissonnière avait facilité le voyage scientifique du Père Charles Plumier aux Antilles françaises. Ce religieux ayant rapporté une fleur encore inconnue en France, honora la femme de son bienfaiteur, fille de l'intendant Michel Bégon, en nommant cette plante « Bégonia ».

Le Fort-Royal est présenté, sans oublier la ville et le mouillage de Saint-Pierre. Plus rare à cette époque, il dresse également un plan des quartiers de la Cabesterre que les colons occupent désormais depuis le retrait forcé des caraïbes (vers 1658). L'ensemble de ces documents est disponible à la Bibliothèque Nationale de France, rue de Richelieu à Paris. Aux Estampes, sous la cote : JD 18 FL.

carte dressée par Charles PlumierPlan du Fort Roïal de l'Isle de la Martinique
Le plan ne présente aucune sonde des profondeurs marines même si les hauts fonds du carénage et ceux entourant la presqu'île sont visiblement indiqués. La ville de Fort-Royal n'apparaît que de façon très secondaire. L'objet principal de la carte étant de présenter l'état de la construction du fort. Une particularité qui tient au caractère religieux de l'auteur se trouve dans la rose des vents : la fleur de Lys indique le Nord géographique, et pour l'Est, la Croix de Malte a été esquissée. Elle indique, comme dans les vieux portulans, la direction de Jérusalem.
Le fort était en chantier à l'époque où le père Plumier a visité la Martinique. Certains éléments étaient déjà construits [en rouge], d'autres [en jaune] étaient en cours ou sont venus plus tard. Dans le fort, Plumier a représenté une succession de bâtiments "précaires" qui peuvent être liés à l'implantation des cabanes occupées par les ouvriers ou bien des casernements sommaires occupés par des militaires réglés. En général il s'agissait de cases fabriquées en roseaux. On remarquera la présence de « jardins vivriers » et de « vergers » destinés à assurer l'approvisionnement des troupes, ces éléments sont particulièrement joliment dessinés. Le relief de la petite péninsule est bien détaillé. Les murs d'enceinte et les défenses sont construits du côté donnant sur le Carénage. Les créneaux et merlons sont nettement discernables. La construction du bastion royal et à l'entrée du fort, la demi-lune, sont déjà bien avancées.

Je vous propose également de contempler l'exemplaire disponible sous Gallica, la bibliothèque numérique de la B.N.F qui présente une version légèrement différente de la précédente (dimensions d'une feuille : 42 cm x 61 cm) : Plan du Fort Roïal de l'Isle de la Martinique



carte dressée par Charles Plumier
Plan du mouillage du Port St. Pierre de la Martinique / fait l'année 1689.

Le père Plumier nous présente ici un plan relevé d'un magnifique cartouche. Une double rose des vents [2 fois huit branches] orne la rade.

Dans une table récapitulative qu'il nomme INDICE pour connaistre les lieux les plus remarquables il situe les principales implantations des établissements coloniaux. Cet indice prend sa place dans un parchemin déroulé en haut à gauche de la carte. On y trouve :

A les pères Jésuites
B les pères Blancs
C la chapelle des pères
D le fort Saint-Pierre
E la place d'armes
F la maison de l'intendant
G les religieuses
H le Fort St Charles

Sur le plan, le père Minime donne encore d'autres lieux remarquables : on trouve la Maison de M le Gouverneur à côté de l'indice B qui indique l'endroit où les Pères Blancs sont installés. Les pères blancs sont des « dominicains » dont la tenue est entièrement blanche. On les oppose parfois aux « pères noirs », c'est-à-dire les jésuites. Charles Plumier, nomme et indique dans ce plan deux voies de circulation: la rue de la Galère (aujourd'hui existe l'emplacement la Galère à la sortie de Saint-Pierre vers le Prêcheur) et l'« alée d'orangers » (sic) qui correspond à l'actuelle rue Bouillé. Cette voie était apparemment bordée d'orangers, sur tout son long, d'où son nom.

Le mouillage de Saint-Pierre ne présente aucune sonde. Ce n'est donc pas une carte utile aux marins, même si le père Plumier a dessiné plusieurs types de bateaux navigant dans la rade. L'orientation place le Nord-Est en haut de la carte.
Le père Plumier a particulièrement soigné le cartouche dans lequel le titre de la carte est placé. Un faisceau d'étendards et de drapeaux agrémente le tout. Le cartouche est surmonté d'un blason supporté par deux lions. Á gauche Plumier a joliment esquissé un gentilhomme portant l'épée, coiffé d'un tricorne, tenant une canne sur laquelle il s'appuit.
A droite un nègre esclave tenant une faucille rappelle la dure réalité de la traite transatlantique qui alimente les rouages d'une société qui sera bientôt entièrement tournée vers l'esclavage.
Saint-Pierre présente de nombreuses constructions sur la rive droite de la roxelane. La rivière elle même ne porte pas de nom précis. Les rues sont bordées d'alignements d'arbres fort bien rendus. Sur la rive gauche, on rencontre moins de constructions, mais Plumier met en valeur la Maison du Gouverneur ainsi que de l'emplacement des Pères Blancs. Pour franchir la rivière le pont-de-pierre [qui existe encore] a été construit.
Un Fort St Charles est indiqué par l'indice H. Le fort Fort St Charles semble être dans le plan de Plumier un fortin assez sommaire. La batterie des Jésuites [ou Saint-Louis] à l'embouchure de la rivière des Pères est absente. Le père Plumier semble rester très discret sur les fortifications existantes, ne voulant certainement pas laisser filtrer trop d'informations sensibles. Á Noter : le beau double Gibet au centre de la place d'armes, indicée en E dans la légende.
Je vous propose également de contempler l'exemplaire disponible sous Gallica, la bibliothèque numérique de la B.N.F qui présente une version différente de la précédente (dimensions d'une feuille : 45 cm x 56 cm). La différence principale est relative au cartouche de titre. Dans la première version le cartouche est fortement embelli, alors que dans celle-ci, il reste relativement modeste.

Plan du Mouillage du Fort St Pierre de la Martinique




carte dressée par Charles Plumier
Plan de huict des / principaux quartiers de / la Capbesterre de L'Isle / Martinique / 1688:

Cette carte rendue par Charles Plumier combine l'arpentage à la géographie. Elle est étrangement datée 1688, alors que la plupart des écrits relatent que le premier séjour du père Plumier à la Martinique se serait étalé de 1689 à 1691. Le manuscrit Plantes de la Guadeloupe et de la Martinique est lui-même daté de 1688. Mais peut-être faudrait-il considérer que le premier séjour du père Plumier s'est passé de 1688 à 1690 ou 1691, plutôt qu'entre 1689 et 1691 ?

Quoîqu'il en soit la carte du botaniste est très intéressante puisqu'elle présente le processus de la colonisation de l'île qui va brusquement s'accélèrer. L'alliance avec les caraïbes est moins nécessaire, les bases d'une implantation durable sont posées, et les espagnols sont moins menaçants. Les nouveaux ennemis des français sont maintenant néerlandais ou anglais. Par ailleurs les colons veulent plus de terre à exploiter pour répondre aux besoins des marchés européens. Dès 1658-1660, les Caraïbes sont évincés du Nord de la « Cabesterre », le « Plat Pays » comme le nomme Visscher [voir plus bas]. Ils vont cependant encore rester présents dans le Sud-Est de l'île, entre la rivière du Galion [Gallion] qui constitue dans un premier temps une frontière naturelle et les Salines de Sainte-Anne. Mais quelques années plus tard, ils seront là aussi obligés de s'incliner avant de disparaître.

Au Nord, les premières implantations européennes prennent corps comme le montrent d'abord la carte de François Blondel (1667), puis le terrier de 1671. En dix ans, de 1660 à 1671, la couverture territoriale de l'île par les exploitations coloniales s'est considérablement renforcée, même si une grande partie des « terres de l'intérieur » reste encore vierge. Les contraintes démographiques et les nécessités liées aux pratiques religieuses poussent l'administation coloniale à l'établissement de nouveaux quartiers. C'est ainsi qu'en 1688, huit nouveaux quartiers sont constitués.

Le botaniste qu'est Plumier, nous montre ici tout son savoir faire en matière de topographie et de cartographie. La carte n'est pourtant constituée que d'un simple trait de côte et d'une esquisse du réseau hydrographique des principales rivières. L'oeuvre est cependant relativement précise. Même si l'orientation azimutale n'est pas entièrement conforme et le contour de la presqu'île moins bien perçu que le reste, les géographes de la fin de XVIIe et du XVIIIe auraient largement mieux fait de s'en inspirer.

Le Nord est orienté vers le bas de la carte, la rose des vents [8 branches] l'indique clairement. Les principales rivières délimitant les nouveaux quartiers sont dessinées et nommées. Du bas de la carte vers le haut, on note successivement : la rivière du Lorrain qui jouxte et s'entrelace avec la rivière dite Massé, la rivière du Charpentier, celle du fonds Saint-Jacques [Habitation des dominicains], la rivière de Sainte-Marie et celle du Gallion. Les noms de rivière portent parfois le patronyme des premiers habitants [colons]. Ainsi la rivière « Massé » correspond à un dénommé François Massé recensé par le terrier de 1671. L'Habitation du Sieur Massé figure aussi dans la carte de Blondel, de 1667, à proximité de l'embouchure de la rivière du Lorrain [voir au-dessus]. La rivière du Charpentier pourrait avoir une origine davantage maritime, liée par exemple à l'histoire d'un charpentier de marine ...

Le père Plumier délimite les quartiers entre-eux à l'aide de lignes brisées quand aucune rivière ne sert de frontière naturelle.
Les 8 quartiers nouvellement constitués sont tous nommés, du haut vers le bas :

1 - le quartier du Gallion
2 - le nouveau quartier de la rivière du Gallion
3 - le quartier de la Rivière Salée
4 - le quartier du Cul de Saq de la Trinité
5 - le quartier des Saintes Marie
6 - le quartier du fonds Saint-Jacques
7 - le quartier du Pain de Sucre
8 - le quartier du Marigot

La plus grande partie des toponymes utilisés par Plumier subsiste encore dans les cartes actuelles. Ces toponymes ont traversés les siècles et leur tourmente. La carte ne comporte aucun nom d'origine amérindienne dont la mémoire semble ici entièrement effacée après leur rapide expulsion. Charles Plumier orthographie le mot « sac » en « saq », par exemple lorsqu'il nomme le Cul de Saq du Gallion . Deux lieux-dits de la presqu'île de la Caravelle sont caractérisés : la Tartane, et le Beau Séjour [en deux mots]. Le père Plumier a joliment restitué l'îlet de Sainte-Marie, avec son tombolo caractéristique, mais en revanche, il ignore l'îlet Saint-Aubin [ou îlet Caerman].

L'échelle empruntée par le père Plumier est issue des coutumes locales, le pas d'arpentage en Martinique valait alors 3 pieds et demi. Plumier écrit pour figurer l'échelle placée en bas et au centre : Echelle de 5 000 pas de trois pieds et demy par pas qui valent ....





Gallica expose un « Atlas » très particulier qui couvre plusieurs des îles Antilles, Grandes ou Petites, ainsi que des parties particulières de celles-ci. Parmi les 14 cartes de l'Atlas, l'une est consacrée à la Martinique, la deuxième dans l'ordre d'apparition, et une autre au carénage de la Martinique, la troisième. Les titres des cartes consacrées à la Martinique sont entourés de deux serpents entrelacés pour mieux souligner le particularisme faunistique prévalant. Indubitablement cet Atlas date du XVIIe siècle et probablement de la seconde moitiée.

L'atlas comprend : 1 - Lisle de la Grenade avec son fort ; 2 - Lisle de la Martinique ; 3 - Le carénage de la Martinique ; 4 - Lisle de Marigalante et celle des Saintes [Terre de Bas et Terre de Haut ne font qu'une île] ; 5 - Lisle de la Guadeloupe [la seule Basse-Terre] ; 6 - Lisle de Saint Christophle... ; 7 - Lisle de Sainte Croix... ; 8 - Lisle de la Tortüe... ; 9 - Le petit Goyve [Goyave dans la partie française de Saint-Domingue] ; 10 - Le port et la ville de Portorique ; 11 - La ville de Saint Domingue ; 12 - Le port de la Havane ; 13 - Le port et les forteresses de Portobelle [Porto Bello] ; 14 - Comana


Martinique La composition de cet Atlas des Antilles n'a pas été faite au hasard. Les cartes sont rassemblées au sein d'un ouvrage dont une riche couverture laisse entrevoir le destinataire final (voir ci-contre).

Le monogramme, les armoiries royales (celles de France et de Navarre), la Grande Croix de l'Ordre du Saint-Esprit, montrent qu'il s'agit là d'une personne royale. On peut penser au Roi de France, lui-même.

Mais plusieurs questions importantes restent en suspens.

De quel roi s'agirait-il : Louis XIII (1601, 1643) ou Louis XIV (1638, 1715) ? Il semble que le premier puisse être assez clairement écarté. Certaines informations contenues dans les diverses cartes de l'Atlas sont bien postérieures à son règne. Ce serait donc à Louis XIV que cet Atlas aurait été offert ou au Régent... La période d'activité du monarque fut bien longue. Ce roi institua l'Ordre de Saint-Louis en 1693. Mais ici, c'est encore le vénérable et ancien Ordre du Saint-Esprit qui prime. L'absence du « soleil » et d'autres signes caractéristiques du grand roi adoptés en 1662, laisse penser que ce document pourrait avoir été conçu avant cette année. Mais il est probable qu'il soit quand même plus tardif, entre 1660 et 1690 (fourchette large).

Quel est l'auteur de l'ouvrage ? Y répondre permettrait d'en déduire la période de réalisation et ensuite peut-être de classifier les cartes et plans qui composent l'Atlas. Serait-ce le trop fameux Père Labat ? Qui a résidé aux Antilles entre 1693 et 1705 ? il a visité la plupart des îles et aussi des ports de la Terre-Ferme. Certaines cartes de cet Atlas [la Tortue, Sainte Croix] font mention de « bassin » pour le mouillage des navires. J-B Labat emploie aussi ce terme dans la Relation de ses aventures aux Îles. Mais cette simple concordance est loin d'être décisive.

S'agit-il d'une compilation qui rassemble les oeuvres de plusieurs auteurs. Apparemment non, il y a une sorte de cohérence et de continuité dans ce registre. Les cartes ont été probablement dessinées par un seul et même auteur. Ce qui n'exclut pas des emprunts.


Lisle de la Martinique
Martinique, Atlas Antilles,
dimensions :
échelle graphique : probablement en lieues
coordonnées latitude et longitude : aucune

Une Rose des Vents indique le Nord, l'orientation donne une Martinique encore inclinée, et de façon prononcée, sur son axe. La planche consacrée à la Grenade [la 1ère de l'Atlas] montre l'inversion des pôles [Nord <=> Sud et Est <=> Ouest] tant décriée par le Père Labat qui a attribué cette insigne erreur à l'arpenteur Thimothée Petit. On sait que Guillaume Delisle a reproduit cette grosse bévue dans sa carte des petites Antilles de 1717. Serait alors l'Origine de ce Monde inversé dont la courbe est mal cadrée ? Et l'arpenteur Petit l'auteur de cette compilation ?

Sur cette carte très particulière de la Martinique, la présence de la colonisation de la Cabesterre est déjà perceptible. L'implantation dans le quartier de la Trinité est visible [poinçon montrant une chapelle signe que la paroisse est née]. L'endroit est bien nommé : « Cul de sac de la Trinité ». L'implantation permanente des colons dans cette zone s'est produite après l'expulsion quasi généralisée de natifs. Soit après 1658. Avant cette date, l'anse est appelée Baie de Grimal. Elle sera rebaptisée ensuite en Trinité. L'édification officielle du quartier avec les ressorts administratifs, religieux et militaires que cela implique [milice, cure, ...] n'aura véritablement lieu qu'en 1688.

Si l'auteur a mis en évidence les cayes et récifs de la côte Est, il a davantage détaillé la partie Ouest, la Basse-Terre, notamment sur le relief et les lieux-dits. Le contraste est manifeste entre les deux parties. La Cabesterre « concédée » temporairement aux Caraïbes et la Basse-Terre où se sont développées les premières implantations coloniales.





Le carénage de la Martinique
Carénage de la Martinique, Atlas Antilles,
dimensions :
échelle graphique : en toises (?)
coordonnées latitude et longitude : aucune
présences de sondes

La nomenclature de cette carte est pauvre, mais elle permet toutefois d'affiner la datation de l'Atlas. Citer la Pointe Daragon laisse entendre la présence de cette personne dans ce périmètre, au Fort Royal. Hors d'après les sources connues, il s'y serait établi en 1662. L'Atlas serait alors « logiquement » postérieur à cette année.







Visscher Nicolas II Insula Matanino vulgo Martanico in lucem edita per Nicolaum Visscher cum privilegio Ordin: general: Belgii Foederati. à Amsterdam chez Visscher,
dimensions approximatives : 45,5 cm x 55,5 cm.
date : 1ers exemplaires vers 1680

Nicolas Visscher II est né en 1649, élève et collaborateur de son père dès son adolescence, il a commencé à produire ses propres cartes vers 1670. La carte de Nicolas Visscher II a connu de multiples éditions qui s'étalent sur près de 40 années, d'environ 1683 jusqu'à 1720. La carte ne semble pas avoir fait l'objet de modification ni de mise à jour notable durant cette période. La légende seulement a changé, à la marge, entre la première version et la dernière. Dès sa parution en 1683, la carte transcrit des informations pour la plupart fort désuètes, car concernant la décennie 1660-1670, qui ne reflètent déjà plus l'état de la colonisation de l'île. Cette carte, sans aucune mise à jour continuera d'être éditée durant le premier quart du XVIIIe siècle. Le graveur Peter Schenk (1660, 1718) qui travaillait notamment pour le compte des Visscher s'était finalement associé à la veuve de Nicolas Visscher. Au début du XVIIIe, il en fera de nouveaux tirages, en y ayant seulement mis sa griffe [nanc apud P. Schenk].

La carte est très fortement inspirée de celles de Sanson d’Abbeville et de Dutertre. Cette carte « hollandaise » présente une nomenclature entièrement rédigée en français, indiquant par là, l'origine des sources principales. On aurait pu croire à une version concurrente de celle de Dutertre, c'est-à-dire celle de César Rochefort, mais cette hypothèse n'est malheureusement pas crédible. La carte montre le partage physique et ethnique de la Martinique entre français et « sauvages » (le peuple Caraïbe) intervenu en 1639 après de rudes échanges belliqueux dus au début de la colonisation. Sous l'administration du gouverneur du Parquet, les relations entre les nations seront quand même qualifiées d'amicales, les uns et les autres s'entraidant volontiers.

Du Parquet décède en janvier 1658, ses successeurs seront rapidement moins enclins à cohabiter avec les Caraïbes. Dès lors, le partage de l'île cesse par l’expulsion plus ou moins générale des Caraïbes dont le gros des effectifs se replie sur la Dominique et sur Saint-Vincent. Après 1658, une fraction de Caraïbes reste encore implantée entre la rivière du Galion et les salines, en attendant de subir un sort identique à celui de leurs aînés ...

Visscher indique, au Carbet, au « Grand Sable », l'ancienne position de la maison du gouverneur : Maison autrefois de Monsieur du Parquet, Gouverneur. Cette information, mise en parallèle avec l'autre référence au gouverneur [celle du carénage], laisserait entendre que « du Parquet » était encore le maître de l'île lorsque la carte parut. Du Parquet habita d'abord au Carbet, jusque vers 1650, puis il alla se loger temporairement au Fort de Saint-Pierre et enfin déménagea vers 1654 dans son habitation « La Montagne » située à l'emplacement de l'actuelle habitation Depaz. On sait qu'il est mort en 1658, donc à première vue, les informations de la carte de Visscher semblent encadrées par ces deux dates (1650-1658). Si cela ne présage pas de l'année de réalisation effective de la dite carte, cela accrédite tout de même l'idée qu'elle soit bien postérieure à celle de Dutertre et de Sanson (1650-1654).

D'autres indications laissent penser que certaines informations véhiculées sont bien plus tardives et dateraient de la décennie 1660-1670. Ainsi, l'on trouve indiquées les cases [habitations] de M. de Merville et de M. de la Vallée, vieux habitants de l'île qui seront impliqués à différents titres dans la « sédition » de mai 1666 contre M. de Clodoré [Robert Le Fichot des Friches, sieur de Clodoré, Gouverneur de la Martinique de février 1665 à 1667]. Le Sieur de la Vallée était l'un des tout premier habitant des Antilles françaises, fidèle compagnon de d'Esnambuc. Avec 40 hommes, il avait tenté une colonisation de la Dominique en novembre 1635, mais devant la forte résistance des Caraïbes et leur hostilité affirmée, craignant d'être massacré, il revint s'établir en Martinique. Lors de cette sédition, il joua un rôle déterminant en prévenant le gouverneur de la révolte des habitants, ce qui permis de prendre rapidement les mesures de répression. La présence de l'Habitation de Monsieur Daragon sur la Rivière Monsieur, qui se serait établi à cet endroit en 1662 renforce cette hypothèse.

Nicolas Visscher II a repris dans sa presque intégralité, les informations détenues dans la carte de Sanson & Dutertre. Il a enrichi considérablement le volume d'informations et il a aussi apporté des modifications importantes au contour général de l'île. Les sources ayant permis l'élaboration d'un tel profil « rebondi » ne sont pas actuellement connues. Peut-être que de ce côté, contrairement à la nomenclature, Visscher a privilégié des sources néerlandaises. Visscher fait varier la longitude de l'île qu'il donne 319° [mais il n'est alors pas certain que ce soit à l'Orient de l'Île de Fer]. Avec ces nouvelles coordonnées, le Fort-Royal est proche des 319°13'. Pour mémoire, Sanson et Dutertre, positionnaient l'île au 316°18' à l'Orient de l'Île de Fer. La longitude a donc varié « sur le papier » de 2°55', c'est-à-dire de presque 3° plus à l'Est. Une explication serait un changement du méridien d'origine par le Flamand, pris 3° plus à l'Ouest de l'île de Fer. Mais où ....

Les sources disponibles à la date de première parution de cette carte [réputée de 1683] semblent relater une certaine richesse de la colonie. Cette richesse trouve son aboutissement dans un profil qui apparaît avec un peu plus d'embonpoint. Notamment dans la partie Nord de l'île qui ressort hypertrophiée à l'inverse du Sud qui semble tendre vers un anamorphisme hypotrophique. De ce fait, l'Étang des Salines est bien moins étendu que sur la carte de Sanson.

Les Français occupent la Basse-Terre qui va approximativement de l’actuelle Basse-Pointe à Sainte-Luce. Visscher a soigné le réseau hydrographique. Le nombre de rivières nommées et bien plus important que celui des cartes de Sanson ou de Dutertre. On trouve ainsi : une R [rivière] de Poincy, Une R du Serrurier, R du Carbet, R de Roxelane, R Sèche, R la Touche... mais les rivières Salée, Lézard, « du Parquet » ... de chez Sanson ne sont par contre pas indiquées ... L'« Isle aux Loups Marins » nommée dans la carte de Sanson porte dans la carte de Visscher son nom actuel : « Isle des Loups-Garoux ».

Les magasins et les lieux où les « Poids du Roy » sont disponibles sont localisés et ils sont nombreux. Cela donne un caractère économique particulier à l'île, en mettant en relief des échanges commerciaux supposés très soutenus. Cela donne clairement une touche commerciale voire mercantiliste à la carte. Les « poids du roy » garantissent aux colons des mesures officielles dans les échanges commerciaux (poids en sucre, en tabac appelé encore pétun, d’indigo, etc). La plupart des transactions commerciales de l'époque sont quantifiées ainsi en poids de « pétun » [tabac] ou de sucre. Il n'y avait pratiquement pas de monnaie officielle dans les îles, malgré la revendication des colons. Tous les échanges relevaient de trocs évalués en « poids publics » de marchandises agricoles. Il s'agissait donc d'avoir les bonnes mesures de poids, avec toutes les garanties nécessaires. Les traitements des divers fonctionnaires royaux étaient eux-mêmes quantifiés dans leurs contrats en poids. Les services d'arpentage fournis par les arpenteurs royaux seront valorisés en poids de pétun ou de sucre.

Selon les annales du Conseil Souverain de la Martinique : Le droit de Poids est l'un des plus anciens droits établis aux Isles. Les premiers Seigneurs et ensuite les Compagnies, entretenaient des « Poids Publics » ... le droit de Poids passa au Domaine du Roi [« Poids du Roi »] avec la propriété des Isles. La deuxième Cie racheta les îles aux héritiers des « seigneurs-propriétaires » en 1664 et le Roi a repris le tout après la faillite de celle-ci, c'est-à-dire en décembre 1674. En conséquence de quoi, il est probable que la carte de Visscher ne puisse être antérieure à cette dernière année.

Les implantations des français se situent principalement sur la côte Ouest (côte sous le vent). Quelques habitations de colons sont indiquées. Ainsi l'habitation de Monsieur Daragon [d'Aragon] à côté du Fort-Royal, celle du sieur de Merville (lieutenant de la colonie), celle du sieur d'Oragne au fonds mouillage à Saint-Pierre. Actuellement existe le morne dit d'Orange à proximité du mouillage de Saint-Pierre, le graveur aura pu commettre une inversion de lettre. Á côté des Habitations, le géographe souligne la position des principales personnes assurant la défense de l'île. La « case de Monsieur de la Vallée » est donnée à l'actuelle case-Pilote. M. de la Vallée était Capitaine de milice de la Case-Pilote. Pareillement, il donne la « case de Monsieur Turpin », il s'agit certainement de maître Gabriel Turpin, habitant et membre du Conseil Souverain de l'île. Le père Dutertre dit qu'en 1667, le Sieur Turpin faisait également office de « Juge de la Martinique » [Histoire des Îles - tone IV, page 254]. Il avait été effectivement nommé à cette charge, qu'il assuma de 1660 à 1668.

Le géographe reste très laconique sur les reliefs. Ceux indiqués se situent dans la partie occupée par les colons, sauf ceux de la Presqu'île de la Caravelle. Le géographe met surtout en évidence les Pitons du Carbet (ou du Morne Vert) qui sont facilement reconnaissables de loin et peuvent servir d'amers à l'atterrissage des navires. La Montage Pelée [Pellée] est indiquée mais semble plus ramassée que les Pitons. Sa localisation rejoint celle indiquée dans la carte de Sanson. Au Nord de l'île, le Quartier de la Basse-Pointe a été créé. Il permet aux colons de disposer de terres fertiles et au relief moins accidenté que le reste de l'île. Visscher nomme comme Sanson ce quartier le « Plat Pais ».

Les sauvages occupent la Cabesterre, les principaux lieux de regroupement (carbets, cases, etc) sont référencés tout comme dans les cartes de Sanson & Dutertre. Pour la Cabesterre sont indiqués la « Case de Caerman » ainsi que l’îlet de Caerman, cet îlet correspondrait à l’actuel îlet Saint-Aubin.

La « Baye de Grimal » au Nord-Est de l’île, correspond à la baie de la Trinité. Le toponyme Grimal, selon certaines sources, proviendrait du nom d'un soldat « réglé » qui, dans ce secteur, aurait eu un rôle majeur dans la surveillance des allers et venues des Caraïbes. Il aurait été basé avec quelques camarades sur la presqu'île [au Beau Séjour], dans une « maison forte » à l'initiative du Gouverneur « du Parquet ». Mais on peut s'interroger sur la proximité de ce toponyme avec celui rencontré dans certaines cartes à peine plus anciennes qui indiquent « Griall ». Ce qui pourrait réfuter l'hypothèse du soldat Grimal,... à moins que « Griall » ne soit une déformation de « Grimal ». Visscher donne aussi « le carbet du capitaine Pilote » (à Rivière Pilote).

Les aspects « nautiques » de la carte de Visscher résident dans la présentation des hauts-fonds, dans l'indication des deux « cranage » c'est-à-dire les lieux de carénage dans l'île. Le premier se situe au Fort-Royal et sert au gouverneur à mettre ses navires en sureté, le second plus discret se trouve sur la côte sud de la presqu'île de la Caravelle, dans la Baie du Galion. Visscher montre les différentes cayes appelées « basses » qui sont très joliment dressées, notamment du côté de la côte au vent. Ces délinéaments des hauts-fonds, associés aux rhumbs et aux deux roses des vents, donnent à cette carte un aspect de carte marine amplement mérité.

Dans la carte de Visscher, la toponymie de la colonisation conserve encore les noms des principaux chefs caraïbes, « capitaines » ou « pilotes » en référence aux capitaines des navires européens. Dans le manuscrit de l'Anonyme de Carpentras qui relate le séjour d'un naufragé français à la Martinique quelques années avant le début de la colonisation française, sont mentionnés les noms de ces mêmes chefs caraïbes dénommés « capitaine Salomon » l’un des principaux de l’île, le capitaine Pilotte ou Pilote, le capitaine Louis ou Louys. La Rose (pointe La Rose) est également le nom d'un chef Caraïbe.

La plupart des chefs Caraïbes avait adopté des noms européens (français, néerlandais, anglais ...) bien avant la colonisation de l'île par D'Esnambuc et du Parquet. Les relations entre les marins non ibériques et les autochtones s'étaient soudées autour de l'ennemi commun du moment : les espagnols. Nul question alors de s'approprier des territoires, on venait plutôt s'y réfugier. Des caraïbes s'étaient d'ailleurs plus ou moins convertis au catholicisme sous la pression des missionnaires qui oeuvraient déjà depuis quelques décennies dans les îles. Même si l'on sait que les caraïbes n'étaient pas très enclins à pratiquer. Dans ce registre, le Père Dutertre cite l'action de nombreux missionnaires venus mourir aux îles de fièvres ou de mauvais traitements (particulièrement en Guadeloupe en 1603 et 1604). La douceur du goupillon d'abord, avant l'épée, au fil tranchant ... Les relations entre les peuples se sont obscurcies quand est venue le temps de la colonisation et de l'accaparement des terres.

Après 1635, différents chroniqueurs relatent encore des relations fraternelles entre le colonisateur français et les colonisés [mais faut-il toujours croire les chroniqueurs ?]. Des rituels et des cérémonies conviviales où chacun unissait son destin à l'autre, échanges de noms, fraternisation ... ces rapports étaient-ils consentis librement ? Étaient-ils seulement équitables et honnêtes ? On peut en douter vu la suite des évènements.


Les détails de la légende montrent les productions principales de l’île de la Martinique. Le cartouche est entouré d’un faisceau de cannes à sucre et présente également deux pains de sucre coniques, des fruits tropicaux et des denrées tropicales (ballot de tabac ou d'indigo). La vocation sucrière de l'île qui prendra vraiment son essor au XVIIIe siècle est d'ores et déjà soulignée. Par contre la présence d’une dépouille de bison ou de buffle, semble relater une vision européenne du nouveau monde qui correspond davantage aux vastes plaines de l'Amérique du nord.


A voir également l'exemplaire suivant en consultation à la Bibliothèque Nationale sous Gallica : Insula Matanino vulgo Martanico in lucem edita / per Nicolaum Visscher.

La carte de Gallica diffère de la première carte [en vignette dans cette section] par sa légende. On note en effet l'absence de la locution latine cum privilegio Ordin: general: Belgii Foederati. Cette assertion apparue dans la carte plus tardivement a contraint le graveur à revoir sa copie. Les termes latins expriment l'équivalent batave du privilège du roi de France. Cette fois il est octroyé par la jeune République des Province Unies à Visscher. Gallica présente certainement l'un des premiers exemplaires parus de la carte de Nicolas Visscher II. Gallica retient l'auteur comme étant bien Nicolas Visscher II (1649, 1702) mais estime la date de parution de celle-ci à 1650. On ne peut pas être plus précoce !!!


ndla : le problème avec les « Visscher » réside dans l'absence de date imprimée sur leurs productions, tant Atlas composites que cartes à l'unité. C'est également vrai pour la plupart des productions néerlandaises de cette époque. Par ailleurs selon leurs auteurs, leurs cartes seraient toujours les plus à jour possible d'où l'emploi régulier des termes latins Novissima, Accurata ou encore Accuratissima. Il faut donc, si possible, s'en référer aux informations véhiculées par la carte, pour au moins caler l'année des dernières données, qui n'est pas celle de la production effective de la carte. Il n'est pas rare en effet d'avoir une dizaine d'années [voire plus] d'écart entre les deux.

Les termes de la légende peuvent aussi donner quelques indications. Le cas des Provinces Unies (Belgii Foederati) permet de situer la période. On sait que les Pays-Bas protestants ont gagné leur indépendance par rapport à l'Espagne après une longue guerre qui s'est terminée en 1648, par la conclusion du traité de Westphalie. Deux Belgiques cohabitèrent alors, les 7 Provinces Unies et la Belgique Espagnole. Mais les Provinces Unies (Belgii Foederati) n'ont pas à l'origine d'administration centrale ou fédérale, elle se mettra plus ou moins progressivement en place. Chaque Province gère donc ses affaires de façon plutôt indépendante des autres. Ainsi, pour la production de cartes, des priviléges d'édition sont accordés « Province par Province ». Puis ensuite à partir de 1670-1680, ces mêmes privilèges sont accordés par les États Généraux des Provinces Unies. On trouve ainsi sur les cartes hollandaises, celle des Visscher notamment, les assertions suivantes :

Cum Privilegio Ordinum Hollandiae & Westfrisiae pour les seules provinces de Hollande et de Frise.
cum privilegio Ordin: general: Belgii Foederati qui correspond à Avec privilèges des États Généraux

En matière de spécialité sur les cartes hollandaises,le célèbre site néerlandais de la Bibliothèque Royale de La Haye qui présente l'atlas Van der Hagen, estime la production de la carte de Visscher à 1681 et suivantes.