Les cartes du XVIe siècle : la Martinique, l'île du Mardi ?




Dès que Christophe Colomb [Christóbal Colón] aborde, en octobre 1492 les nouvelles terres (futures îles Antilles), il tâche d'abord de savoir à quel endroit il est arrivé. Ce qui est naturel pour un marin prudent. Il tente de recueillir le nom des îles où il se trouve, en interprétant, avec les moyens du bord, les propos tenus par les amérindiens qu'il rencontre et qu'il interroge, qu'il capture parfois pour lui servir ensuite de « guide ». C'est ainsi que les premières îles visitées ont plutôt gardé un nom d'origine Taïno ou Arawak. La première d'entre-elles semble s'appeler Guanahani, d'après ce que comprend l'Amiral. Où qu'elle se trouve dans l'archipel des Bahamas (Lucayes), puisqu'il y a encore doute sur son emplacement exact, Colomb la baptisera quand même San Salvador.

Il se rend certainement compte qu'il n'est pas exactement où il avait espéré être. Compte tenu de ce qu'il voit, il a dû avoir de gros doutes sur ses théories cosmographiques. Perspicace et intelligent, il comprend cependant assez vite que les peuples découverts étaient encore « primitifs » [sans connotation péjorative]. Colomb était éminament pragmatique, découvrant les Taïnos, leur nudité, leur niveau technologique (néolithique : âge de la pierre polie), leur candeur ... il a constaté que ces peuplades étaient bien loin de celles que décrivait le vénitien Marco Polo dans son Livre des Merveilles et qu'elles échappaient probablement à l'administration ou au protectorat du Grand Khan ... même si l'Asie pouvait encore ne pas être loin.

C'étaient donc des îles à conquérir et à soumettre. Dans ce domaine, les ibères avaient une certaine expérience. Les espagnols n'avaient-ils pas récemment éliminé les Guanches pour s'emparer des Canaries ? Dans leurs périgrinations vers les Indes Orientales, les portugais n'avaient-ils pas déjà installé de nombreux comptoirs (Arguin, La Mina) sur les côtes africaines et parfois réduit en esclavage certaines populations autochtones ?

Dès lors, certain de son bon droit, Colomb attribue des noms espagnols aux contrées visitées, tout en tâchant de recueillir les noms indigènes, autant qu'il le pouvait. Dans l'état de compréhension qui pouvait exister entre les deux cultures. On peut toutefois saluer les qualités de l'explorateur qui parvient, malgré tout, à communiquer, même si l'entente restait sommaire. Et les méprises nombreuses, aveuglé qu'il était par la recherche de l'OR. Il ne choisit pas l'île d'Hispaniola pour être la tête de pont du premier établissement permanent, avant l'expansion tout azimut. C'est l'échouage de l'un de ses navires, la Santa-Maria, qui le contraint à y bâtir le premier établissement, le Fuerte Navidad. Ensuite Colomb baptise presque systématiquement toutes ses découvertes de noms occidentaux, entamant par là, la relégation des cultures amérindiennes au second plan. Les îles des Grandes Antilles, principalement Cuba (Cubanacan baptisée Juana par l'Amiral) visitée au tout début de la conquête et plus tard la Jamaïque (Xamayca), conserveront toutefois des noms précolombiens (Taïno). Furent-ils seulement les bons ?

Ainsi l'Histoire se répète une fois de plus, douloureusement. Les choses étaient claires : dès son retour en Espagne, la logistique d'annexion des nouvelles terres se met en place, avec l'assentiment royal et la bénédiction papale, rapidement demandée et rapidement obtenue. Colomb exhibe devant les souverains catholiques, les survivants indiens qu'il a raptés et les produits d'un commerce hautement déloyal et des premières rapines. La deuxième expédition, fin 1493, sera celle de la conquête et de son extension. Une véritable Armada : 17 navires. Qu'amène-t-on et que prend-on ? Des gens de guerre et d'épée pour soumettre, un notaire pour consigner « légalement » les annexions et la distribution des terres aux colons embarqués. Bien entendu, quelques gens d'église pour justifier les horreurs qui vont suivre. On embarque des perles de verres et des miroirs pour le troc, ... bref de la pacotille. On est bien loin des espérances de commerce avec le Grand Khan, souverain tout puissant de la Chine ... qui ne se serait pas contenté de grelots ou de bouts de tissu coloré.

Dès son premier voyage, Colomb avait noté l'existence de rivalités fortement belliqueuses entre les Taïnos et les Caraïbes. Les premiers ayant fait comprendre à l'Amiral que les seconds étaient de redoutables mangeurs d'hommes. Colomb interprête les signes et les paroles, comme il peut. Les langages des indiens étaient différents d'une ethnie à l'autre (Taïnos, Ciboneys, ...) et souvent au sein d'une même île, d'un groupe à l'autre. Colomb apprend alors l'existence d'une île appellée Matininó [cf Las Casas] qui serait seulement peuplée de femmes caraïbes et où il y aurait beaucoup d'or. Mais il ne sait pas où elle se situe, sinon vers le Sud-Est.

Partie d'Espagne en septembre 1493, la deuxième traversée transatlantique « Est-Ouest » atterrie au Nord de la Dominique, nommée Dominica puisqu'on est un dimanche ! et qui n'est pas visitée. Colomb aborde à Marie-Galante, qu'il baptise du nom du vaisseau qu'il commande alors. Puis à la Guadeloupe (Santa-Maria de Guadalupe) où l'escadre reste plusieurs jours. Á la Guadeloupe, Colomb sait pertinament qu'il est en territoire « Caraïbes », les traces de cannibalisme sont visibles. Mais cela ne l'empêchera pas de nommer les îles à son gré. Peut-être que la Matininó des Taïnos a ainsi hérité d'un patronyme qui ne lui était pas destiné ? ... Mais l'Amiral baptise, compile et perfectionne sa cartographie. Toutes les iles aperçues sur le parcours sont nommées, proches ou lointaines, qu'on y aborde ou pas (MontSerrat, La Redonda, Antigua, Saint-Martin, Les Vierges, San Juan, ...).
Le deuxième voyage laisse encore à l'écart la future Martinique bien trop au Sud, appelée en Caraïbe Jouanacaera ou Younacaera, selon le Père Breton. Ce qui n'a pas grand chose à voir avec le Matininó des Taïnos. Dès 1494, les convois de caravelles commencent à silloner la route entre l'Espagne et Hispaniola. Ces traversées se font sans l'Amiral. Colomb indique cependant les routes à suivre. Tous les convois n'atterrissent pas à Marie-galante ou à la Désirade que Colón avait édifiées en point d'arrivée et malheureusement de départ. Partant de Marie-Galante, son deuxième retour vers l'Europe, durera plus de trois mois ... Ainsi, d'autres pilotes découvrent de nouvelles îles ... parfois plus au Sud.

Le troisième voyage de Colomb ignore aussi la Martinique. C'est durant cette troisième traversée, qui part de San Lúcar à côté de Cadix, en mai 1498, que l'Amiral encore seul « découvreur » du nouveau monde aborde véritablement la Terre Ferme. Il passera par Trinidad et Margarita. Mais il sera bientôt concurrencé par ses anciens compagnons qui organisent aussi la chasse à la découverte de nouvelles terres, à l'or et aux esclaves.
En 1499, Alonso de Hojeda, accompagné de Juan de la Cosa et d'Amerigo Vespucci, parcourt les côtes au Nord de l'Amérique du Sud, de l'Essequibo jusqu'à Maracaïbo. Colomb a perdu l'exclusivité de l'exploration du Mundus Novus. Là aussi, la plupart des nouvelles découvertes se déclineront en langue espagnole (Vénézuela, ...) puis bientôt en Portugais. Mais le Gymnase Vosgien réuni autour de Martin Waldseemüller ne retiendra que le seul Amérigo Vespucci comme unique découvreur du Nouveau Monde. Le prénom du florentin servira ainsi à nommer l'Amérique.

Il faudra attendre le quatrième voyage, parti d'Espagne en mai 1502, pour que la future Martinique soit enfin aperçue par le Génois le 14 juin et abordée le 15. Avait-elle été aperçue ou visitée par d'autres européens avant Colomb ? c'est probable. Son nom ne doit rien à Saint-Martin, on notera que le 15 juin n'est pas son jour de fête patronale. Qu'au demeurant, il existait déjà une île qu'il avait nommée ainsi. Quand Colomb décidait d'honorer un Saint, c'est-à-dire de prêter son nom à une île, l'usage voulait qu'un San ou Santa (Saint ou Sainte) précéde le patronyme concerné : respect et rigueur religieuse obligent. L'exemple que nous fournit le baptême de la Dominique est un modèle du genre : ici pas de référence au saint homme, mais au seul jour du dimanche. L'île sera nommée brièvement Dominica. Alors, serait-ce un Bis Repetita quelques années plus tard avec la Martinique découverte un mardi (selon le calendrier Julien) et aussi à l'issue d'une nouvelle transatlantique colombienne. La dernière dans ce sens. Martes mot castillan pour mardi serait-il alors devenu la racine du nom inventé par le grand Explorateur : Martinica ?

Colomb naviguera le long de la côte Ouest de la Martinique en remontant vers l'île Espagnole. Il n'est même pas absolument certain qu'il ait lui-même débarqué dans l'île. Mais tout le monde et Las Casas s'accordent pour le croire. La Martinique est probablement la dernière des Petites Antilles à avoir été aperçue et visitée, le cas échéant, par Christophe Colomb. Serait-ce alors pourquoi, il en a conclu que ce ne pouvait être que la mythique Matininó ? l'île au femmes, au Sud-Est, que lui avaient signalé avec force de persuasion les Taïnos rencontrés 10 ans plus tôt. Et qui manquait encore dans son inventaire ... mais comme on le sait, il ne s'embarrassait pas de noms indigènes. Dans la littérature et la cartographie anciennes, la proximité des noms employés a joué, le plus souvent, en faveur de la confusion toponymique. Ce qui n'a pas été le cas pour d'autres îles comme la Guadeloupe ou la Dominique.

Découverte en 1502, on comprend bien que la Martinique ne puisse figurer dans la carte de Juan de la Cosa, datée de l'année 1500 [voir plus bas dans cette page], ni dans celle d'Alberto Cantino réputée de 1502. Elle est encore absente du planisphère nautique de Nicolay de Caverio (1506) qui laisse, comme chez Cantino, une large zone vierge entre les Saintes et l'île de la Trinité.

Les premiers travaux cartographiques connus qui soulignent sa présence dans le chapelet des îles Caraïbes vont désormais la décliner avec des noms plus ou moins phonétiquement proches de celui que nous a transmis Bartolomé de la Casas : Matininó.

Le plus précoce, est le renommé Atlas Miller de Lopo Homem [portugais] daté de 1519. Le nom de Matinyno semble s'y distinguer, mais la lecture reste incertaine dans la mesure où la coupure des lettres ne permet pas une interprétation sans doute. Une appelation sensiblement identique par la graphie sera adoptée, bien plus tard en 1559, par un autre cartographe portugais Andreas Homen.

Benedetto Bordone [voir plus bas dans cette page] avait présenté, vers 1528, la première carte imprimée de l'île, vue de façon isolée. Il l'avait alors nommée Matinina.

Les appelations concernant l'île sont, dès l'origine, entrées en mouvement et la diversification, aux XVIe et XVIIe siècles, va être la norme.

Vers 1550, une carte portugaise donne la Martinique sous le nom de Matenino. En 1618, Domingos Sanches, encore un portugais, l'appelle Matalino. Cette dénomination va se diffuser et sera reprise par certains cartographes flamands comme Nicolas Visscher I (1639), Anthonie Jacobsz (1650) et Pieter Goos (1666). Par exemple, en 1666 la production de P. Goos reprend le nom de Matalino, puis plus tardivement, vers 1675, dans la carte marine des Îles Caraïbes du batave, l'île portera Martenique.

Vers 1550, Diego Gutiérrez, un espagnol, la nommera Matinino, s'inspirant des écrits de Las Casas. Le nom sera conservé par Alonso de Santa Cruz qui, vers 1560, retiendra dans son IsLario GENERAL, à la fois Matinino et le Madanino. Le dernier terme se rapproche de celui de Madinina employé par Pierre Martyr d'Anghiera [voir plus bas dans cette page]. C'est aujourd'hui une appellation reconnue de l'île. Mais force est de constater que dans les diverses productions cartographiques anciennes, Madinina et les appellations voisines avec un « d » n'ont pas fait florès. Loin s'en faut. Certains lexicographes ont fait remarquer qu'il pourrait s'agir d'une sipmle confusion d'écriture entre les lettres « rt » qui auraient ainsi fusionné en un seul « d » ... ou inversement. L'hypothèse de l'erreur de recopie n'est certainement pas irréaliste ...

Le fameux pilote, géographe et cartographe français, Guillaume Le Testu, la donnera en 1555 comme Martinio dans une carte manuscrite plus générale [il aura oublié vraisemblablement le dernier « n »] et Abraham Ortelius la nommera en 1579 Martinino. Les dénominations avec la racine Mart seraient donc apparues les plus tardivement, à partir du milieu du XVIe siècle. Et c'est n'est pas un hasard si c'est un français qui semble avoir démarré la chronique.

En 1584, une nouvelle dénomination se rencontre : la Martinitte. Elle sera portée par Jacques de Vaulx, puis en 1613 par Pierre de Vaulx.

L'île a été colonisée par les français en 1635. Vers le milieu du XVIIe siècle, le nom de Martinique commence à se répandre grâce aux premières cartes françaises qui sont maintenant disponibles. Elles seront largement diffusées. Ce sera le cas de Nicolas Sanson qui emploie Martinique aussi bien dans sa carte particulière (1650) que dans celle portant sur les Isles Antilles (1656) et pour celle-ci en association avec Matanino. Pierre Duval (1659) combinera Matinino et Martinique, puis la dernière occurence seule à partir de 1677. Dès le milieu du XVIIe siècle, les français seront parvenus à l'harmonisation : ce sera La Martinique.

Les fameux cartographes néerlandais, Hessel Gerritz (1631), Janssonius (1650) et Arnold Colomb (1656) empruntent à Las Casas, Matininó en association pour le troisième avec Martenique comme Pieter Goos, cette dernière dénomination sera également adoptée par Arent Roggeveen en 1675. On comprend bien que la prolifique production des cartographes néerlandais a décliné presque toutes les combinaisons et associations possibles...

Dans sa carte particulière de l'île, comme dans sa carte plus générale des Îles Antilles, dans le dernier quart du XVIIe, Nicolas Visscher II retiendra à la fois Matanino et Martanico [vulgo].

De leur côté les britanniques ne sont pas en reste(s). En 1675, Seller la donne sous Martanico s'inspirant peut être de Visscher II, puis en 1692, le même utilise le nom de Martineca. Finalement à partir du XVIIIe siècle les anglais vont très majoritairement adopter Martinico, qui semble à mi-chemin des deux dernières appellations. Même si on trouve encore courant XVIIe siècle un très singulier Martîneque dans une carte anglaise montrant seule, l'île en question. Les espagnols vont converger quant à eux vers Martinica qui deviendra leur norme au XVIIIe.




Juan de la Cosa ( inc, 1509-1510). Parte correspondiente a la America de la Carta General de Juan de La Cosa, Piloto en el segundo Viage de Cristobal Colón en 1493 y en la expedicion de Alonzo de Hojeda en 1499. Calcada sobre la Original que posae El Sr Baron De Walckenaer para servir de illustracion a la historia fisica, politica y natural de la isla de Cuba por D. Ramon de la Sagra.

Traduction : « Partie américaine de la carte générale de Juan de la Cosa, pilote durant le second voyage de Christophe Colomb en 1493 et durant l'expédition de Alonzo de Hojeda en 1499. Copie réalisée à partir de la carte originale que possède le Baron de Walckenaer pour servir d'illustration à l'histoire physique, politique et naturelle de l'île de Cuba ».

Parte correspondiente a la America de la Carta General de Juan de La Cosa

La reproduction partielle de la carte de Juan de la Cosa a été réalisée par l'imprimerie Lemercier (rue de Seine) en 1837 à Paris. Sa dimension approximative est de 60 cm x 88 cm.

L'exemplaire présenté ici est issu de la collection de la Bibliothèque Nationale d'Espagne (B.N.E) qui possède de très rares exemplaires de cartes des Antilles et du « Nouveau Monde » [portulans et cartes imprimées ou manuscrites].


La découverte de la carte de La Cosa, chez un antiquaire parisien en 1833 par le baron Walckenaer, alors ambassadeur des Pays-Bas en France, est extraordinaire. Sitôt reconnue comme authentique [certains chercheurs ont cependant émis des doutes], la carte originale a été rachetée par la reine d'Espagne au Baron. Elle se trouve aujourd'hui au Museo Naval de Madrid. La carte est dessinée sur parchemin. Elle mesure 183 cm sur 96 cm. Elle représente l’ensemble des terres connues au XVIe siècle. Les premières reproductions, partielles ou totales, datent de 1837.

Une polémique non éteinte à ce jour existe sur la datation exacte de la carte réputée faite en l'an 1500. Certains éléments d’information contenus par celle-ci laissent penser qu’elle serait plus tardive. On peut en effet s'interroger sur le fait que le contour des côtes de Cuba y soit entièrement présenté. En 1500, qui donc en avait pu faire le tour pour compléter les croquis de l'Amiral de la Mer Océane ?

Certainement pas Colomb lui-même. Il avait brièvement visité Cuba en 1492 (un segment de la côte Nord) puis ensuite en 1494, accompagné de la Cosa, il avait reconnu un long segment de la côte sud. Entre 1496 et 1498, de la Cosa, par exemple, aurait-il pu être mandaté par Colomb pour cartographier les îles alentours ? Le Pilote et cartographe a vraisemblablement effectué plusieurs transatlantiques entre le départ, en mars 1496, des deux premières caravelles construites au Nouveau-Monde (la Niña et la India) qui ont ramené Colomb en Castille, et le retour de l'Amiral à Hispaniola en août 1498, après avoir « découvert » le continent sud-américain.

Par ailleurs, l'hypothèse selon laquelle, Martin Alonso Pinzón, lors de son escapade avec La Pinta plus d'un mois durant entre fin novembre 1492 et janvier 1493, aurait pu longer la côte de Cuba plus qu'il ne l'a laissé entendre, n'est pas à exlure. Qu'a réellement visité Martin Alonso durant cette période ? Durant le voyage de retour, de la Cosa était vraisemblablement sur La Pinta, il a donc pu échanger longuement avec Alonso sur le caractère insulaire ou presque insulaire de ces nouvelles terres.

On s'interroge pareillement pour certains segments des côtes de la Terre Ferme, ... Avant 1499-1500, qui aurait pu deviner la courbure de la côte à l'Ouest de Maracaïbo ? En 1499, lors de la première exploration effectuée pour son compte, Alonso de Hojeda accompagné par de La Cosa et par Vespucci, serait-il allé bien plus loin vers l'Ouest, c'est-à-dire vers le Darién, qu'il ne l'a laissé entendre. Ou alors, serait-ce en 1497 qu'Hojeda entreprit sa 1ère exploration [au grand dam de Bartolomé de Las Casas qui conteste fermement cette date dans ses écrits], ce qui changerait décidément beaucoup de choses ....

L'exploration à peine plus tardive de Rodrigo de Bastidas et de Vasco Nuñez de Balboa partie de Cadix en octobre 1499, afine et complète celle d'Hojeda. Elle a été prise en compte par le cartographe, et c'est bien normal, de La Cosa avait accompagné Bastidas. C'est à l'issue de cette exploration qui était plutôt une expédition, que le « Biscaien » a dressé sa fameuse carte. Á priori dans le « port » de Santa Maria, c'est-à-dire près de Cadix. Certains envisagent une production qui aurait pu se faire dans le « port » dit de Santa-Marta au Vénézuela. Une constatation élémentaire : de la Cosa n'a pratiquement pas arrêté de naviguer en 1499 et en 1500. Il ne s'est donc pas [ou peu] enrichi comme il avait pu l'espérer. Entre ces allers et retours qui laissent peu d'espaces à d'autres occupations, les historiens ont la certitude que le Pilote a forcément eu accès à des sources cartographiques externes. Celles de John Cabot notamment. Une copie de la carte du cosmographe « anglais » avait été transmise au roi d'Espagne. Il est donc tout à fait plausible qu'elle ait pu être consulté par de La Cosa, celui-ci pouvait disposer d'entrées à la Cour des souverains catholiques (?). En tout état de cause, le parchemin indique les découvertes de Jean Cabot [John cabot] réputées avoir eu lieu en 1497. Ce vénitien oeuvrait alors pour l'Angleterre. Il aurait abordé le continent au Nord vers l'actuel Canada. Mais, là aussi, les experts ont parfois émis de sérieux doutes...
Le planisphère de La Cosa indique aussi les dernières découvertes de Christophe Colomb et celles des autres explorateurs espagnols aux îles Antilles et à « la Terre Ferme », tendant à montrer qu'il ne peut-être « matériellement » antérieur à 1504.

Si les analyses radiographiques du parchemin montrent que la carte a bien été élaborée durant ces années là, la précision des analyses ne permet rien d'affirmer à plus ou moins 10 ans. Actuellement, la thèse la plus fréquemment admise serait celle d'un enrichissement de la carte de La Cosa avec des découvertes faites postérieurement à 1500. La carte de La Cosa aurait également pu être entièrement recopiée de façon précoce (vers 1500-1510), opération durant laquelle auraient été ajoutées quelques contrées nouvellement découvertes. Puis l'original aurait disparu. Le copiste anonyme aurait toutefois voulu conserver la paternité du Portulan en mentionnant explicitement Juan de La Cosa. Quelle abnégation et quel philantropisme que celui-là ! D'une manière générale, les portulans de cette période indiquant explicitement le nom de leur auteur restent rares ...

Quoi qu'il en soit, certaines indications portées sur le parchemin demeurent énigmatiques. Si l'on admet l'hypothèse de la recopie, l'éventuel « contributeur » n’a pu déchiffrer l'ensemble des informations manuscrites. Il semble avoir parfois interprété les informations écrites par de La Cosa. Plusieurs noms sur les côtes de l'Amérique du Sud explorées par le « Biscaien » [selon La Casas] lors de ses voyages, sont incompréhensibles. Á moins que ce ne soit Juan de La Cosa lui-même qui ait voulu entretenir le doute ... sur la nature et la date des découvertes. Ce qui reste possible compte tenu des enjeux territoriaux tenant à la concurrence entre les nations et entre les explorateurs eux-mêmes.

carte dressée par Juan de la Cosa

Dans tous les cas, l'oeuvre attribuée à de La Cosa reste une juxtaposition de deux cartes qui semblent différentes aussi bien par l'échelle que par la graphie. L'une représente l'Ancien Monde et l'autre le Nouveau. Les deux mondes sont dessinés comme s'ils étaient parallèles et indépendants. Les deux cartes sont jointes le long d'un Méridien qui passe ici par les Açores et frôle les îles du Cap-Vert, à l'Ouest. Ce Méridien est celui qui a servi de fondement au partage du monde connu et qui constitue la ligne séparant les prétentions territoriales portugaises et espagnoles. Après avoir été dans un premier et court laps de temps fixé à 100 lieues hispaniques [nota : on peut supposer qu'il s'agit de leguas marinas castellanas qui ont changé plusieurs fois de métrique, à savoir avant le XVIIe siècle, elles étaient de 17,5 lieues au degré, puis enuite de 20 lieues au degré, ...] les termes du traité de Tordesillas de 1494 déterminèrent finalement le fameux Méridien à une distance de 370 lieues (soit environ 2 000 km) à l'ouest du Cap Vert. Ce décalage de quelques 270 lieues un peu plus à l'Ouest, a ouvert l'appétit de conquête des lusitaniens vers le Brésil. Apparemment, compte tenu de la distance qui le sépare des îles du Cap-Vert, le Méridien porté sur la carte-portulan de Juan de La Cosa, semble avoir été posé à mi-chemin entre les deux déterminations. Mais cette la carte portulan du comosgraphe et pilote est relativement peu précise dans les déterminations astronomiques, aussi bien en longitude qu'en latitude.

De la Cosa s'est-il servi d'un portulan déjà existant [en partie non achevé] qui laissait une large place à gauche [à l'Ouest] pour y introduire le Nouveau-Monde ? Ou bien, ce qui paraît moins logique, serait-ce l'inverse. Aurait-on ajouté l'Ancien Monde au Nouveau ? Dans ce dernier cas, de la Cosa aurait sciemment laissé à blanc les deux-tiers droit du parchemin, pensant compléter [ou faire compléter] le reste du planisphère. Cette version parait bien moins crédible.

Hormis les diverses cartes disparues de l'Amiral et celles que l'on connaît de lui, la carte de La Cosa († 1509 ou 1510) est l'un des plus anciens documents cartographiques relatif au « Nouveau Monde ».

Selon Bartolomé de Las Casas, Juan de la Cosa était un Pilote Biscaien, c'est à dire originaire de Biscaye en Espagne (Pays Basque). Mais on sait aujourd'hui qu'il serait plutôt originaire de Cantabrie. De la Cosa a pris une part très active aux voyages de Christophe Colomb qu'il accompagna dans ses premières découvertes [notamment les 1er et 2e voyages].
Lors du 1er voyage entre août 1492 et mars 1493, « de la Cosa » était à la fois le pilote et le propriétaire de la nef dite galicienne la « Santa Maria ». Celle qui a sombré à l'île Espagnole et dont les vestiges servirent à construire le Fort de la Nativité. De la Cosa avait donc perdu là sa principale ressource. Et il est potentiellement vraisemblable qu'il ne soit pas facilement rentré dans ses fonds.

Lors du deuxième voyage qui a débuté en septembre 1493, n'ayant plus de bâteau, de La Cosa est parti comme cartographe de l’expédition. En 1494, il explore avec Colomb les îles de Cuba et de la Jamaïque. Il restera avec l'Amiral notamment à Hispagnolia jusqu'à la mi-1496. En juin de cette même année Colomb boucle son deuxième séjour et rejoint la Castille où il sera « retenu » près de deux ans, jusqu'en mai 1498, laissant l'administration d'Hispaniola à son frère Bartolomé (l'Adelantado). Entre-temps, les espagnols installés à Saint-Domingue consolident leurs implantations. Il n'est pas à exclure que certains d'entre-eux aient effectué l'exploration des territoires proches (Cuba, Porto-Rico). Durant ces deux années, les caravelles espagnoles ravitaillent presque régulièrement les colons espagnols. Là aussi des découvertes se font et les pilotes enrichissent, de fait, la connaissance générale de la zone. Revenu à Hispaniola en août 1498, le troisième séjour de Colomb se termine mal. En octobre 1500, Francisco de Bobadilla, fraîchement arrivé et nouveau Gouverneur en titre d'Hispaniola, fait arrêter et emprisonner les deux frères Colomb, qu'il expulse aussitôt vers l'Espagne pour y être jugés. La découverte du Nouveau Monde échappe un peu plus aux Colomb. Les souverains expagnols autorisent maintenant de nouvelles expéditions portées par d'autres explorateurs. De La Cosa participera aux principales d'entre-elles. Par ailleurs d'autres nations (portugais, anglais, français, hollandais...) envisagent de s'aventurer, un peu plus, vers ces nouveaux rivages à l'Ouest.

Ainsi, entre 1499 à 1509, La Cosa participe directement à diverses autres entreprises exploratoires et marchandes. Il est d'abord pilote pour le compte d'Alonso de Hojeda (1471, 1515). Accompagnés d'Amerigo Vespucci (1451, 1512), ils iront reconnaître les côtes du Nord de l'Amérique du Sud, de l'Essequibo jusqu'à Maracaïbo, pour ensuite rejoindre une fois de plus Hispagniola. Cette exploration est réputée avoir eu lieu en 1499, les dates restent incertaines et les avis et témoignages divergent. Il effectuera ensuite d'autres explorations, notamment avec Rodrigo de Bastidas et Vasco Núñez de Balboa, durant l'année 1500. De la Cosa terminera sa vie dramatiquement, en 1509 [de las Casas] ou 1510, « légitimement » tué par les indiens qu'il entendait spolier de leurs biens et réduire en esclavage.

Selon Bartolomé de Las Casas, Juan de la Cosa serait mort près du village de Turbaco dans l'actuelle Colombie, près de Carthagène. Capturé par les « Naturels », il fut torturé à mort. Ce furent peut-être de justes représailles répondant aux nombreuses exactions commises par les espagnols. De la Casas mentionne dans son « Histoire des Indes » :

En parcourant ces divers endroits à la recherche de choses à voler, ils tombèrent sur le corps de Juan de la Cosa, qui était ligoté à un arbre, semblable à un hérisson de flèches ; et comme probablement à cause de l'herbe vénéneuse, il était enflé, déformé et avec des marques épouvantables et horribles, les Espagnols prirent tellement peur qu'il n'y eut personne qui osât rester sur place cette nuit là.



Cuba : extrait de la carte de Juan de la Cosa

Dans la carte de La Cosa, les Grandes Antilles sont clairement identifiables, notamment Cuba. Les contours généraux des grandes îles sont bien perçus, annotés de nombreux détails, ce qui les rend facilement reconnaissables. Cuba est bien une île. Son nom serait dérivé de l'indigène « Cubanacán ». La Cosa positionne l'île au-dessus du tropique du Cancer, alors que l'île entière se situe en-dessous. En réalité, l'extrémité de la côte Nord de Cuba tangente le tropique par le Sud. Il commet la même erreur avec Hispagniola, la situant entièrement au-dessus du tropique. La précision des latitudes était encore relativement grossière et des mauvais calculs ou observations expliquent parfois les confusions entre les nombreuses îles, notamment celles des Petites Antilles. Mais quand même, l'erreur de positionnement en latitude des grandes Antilles semble plus importante qu'elle ne devrait, compte tenu des déterminations faites par le Grand Amiral de la Mer Océane ... que de La Cosa ne pouvait entièrement ignorer. Mais là aussi, peut-être fallait-il jouer de prudence, puisque le fragile traité d'Alcoçovas (1481) entre l'Espagne et le Portugal, traité précédant celui de Tordesillas (1494), prévoyait la répartition des zones de découvertes et d'influences : au Nord des Canaries pour la Castille, au Sud pour le Portugal. C'est d'ailleurs en totale conformité avec ce traité que Christophe Colomb entamé à l'Ouest sa première traversée. Ce qui peut expliquer la position en trompe l'oeil, au-dessus du tropique, des principales îles Antilles. Il ne fallait pas froisser les susceptibilités, notamment celle du Pape qui avait préalablement arbitré les conflits territoriaux et qui devait encore le faire.

Beaucoup de chroniqueurs ont laissé entendre que Colomb a longtemps pensé que Cuba était l'extrémité d'une péninsule du continent asiatique. Cette fable a été abondamment reprise par les historiens. Selon les commentateurs, l'Amiral aurait ainsi persuadé l’ensemble de ses marins, de prêter serment et de confirmer le fait dans la « fameuse » déclaration écrite remise aux souverains catholiques [Informe y Juramento de cómo Cuba era tierra firme - 1494 (?)]. Par ce document, il voulait surtout assurer ses donneurs d'ordres que la route Ouest des Indes avait bel et bien été ouverte et tracée. Décidemment, les légendes sont tenaces. Si Colomb a pu effectivement croire que l'Asie était proche, cela n'a certainement pas duré longtemps. Durant le 2e voyage, alors qu'il explore Cuba et la Jamaïque (avril, mai 1494), trop d'indices évidents montrent le caractère insulaire de ces deux territoires qui ne présentent aucun grand fleuve navigable. Et ce d'autant plus que les guides indiens [dont le fameux Diego] eux-mêmes le lui avaient indiqué. Espagnols et guides amérindiens devaient commencer à bien mieux s'entendre, la communication devenait certainement moins confuse qu'elle ne l'avait été au tout début. Alors Colomb aurait été celui qui aurait pris, durablement, une île pour « la Terre Ferme » et la « Terre Ferme » pour une île ?

En revanche, la Carte de La Cosa reste circonspecte pour les Petites Antilles, les îles Caraïbes où vivent les Kalinas. Toutes n'avaient pas été découvertes en 1500. La carte ne peut donc les donner, notamment la Martinique qui en est la grande absente. Les espagnols avaient acquis une bonne perception des îles, de Cuba jusqu'à la Guadeloupe et Marie-Galante, où ils se sont plusieurs fois arrêtés. Ces deux îles ont même servi de point de départ et d'approvisionnement pour rentrer en Castille. La Dominique avait été aperçue fin 1493, mais pas immédiatement visitée. Les autres îles plus au Sud restent au moins jusqu'en 1499 ignorées. Une certaine confusion pouvait régner sur l'emplacement et l'identité des îles de l'archipel des Petites Antilles, la détermination des coordonnées astronomiques restait en effet grossière. Doublons et omissions sont venus ajouter parfois à l'incertitude qu'avaient eux-mêmes les explorateurs. Certaines îles ont été identifées par Colomb lors de ses quatre voyages. Á partir de 1499, d'autres explorateurs tels Hojeda, Balboa ou des pilotes de caravelles qui faisaient la navette entre la Castille et Hispagniola ont également contribué aux découvertes. Mais force est de constater que le Sud de l'arc antillais est particulièrement confus dans la carte de la Cosa. Il brouille plus qu'il ne clarifie et mélange certaines informations. La taille des îles est également sujette à controverse. Certains îlots prennent des proportions importantes tandis que des territoires conséquents sont réduits à une taille de confetti. L'absence de la Martinique dans la carte de La Cosa tendrait cependant a démontrer que le cartographe n'a pas croisé, en 1499-1500, dans ces parages et donc qu'Hojeda non plus. Ce qui réfute l'idée qu'Hojeda aurait « découvert » la Martinique avant Colomb.



Pierre Martyr d'Anghiera (1455, 1536). Carte imprimée à Séville (à partir de 1511).

Première carte imprimée qui est consacrée aux Amériques (les autres cartes étaient auparavant manuscrites - portulans - on n'en a peu de traces aujourd'hui). Cette carte est parue dans le livre « de Orbe Novo » de Pierre Martyr d’Anghiera dont les différentes éditions ont été publiées entre 1511 et 1530, année où paraît l'édition complète. L'Orbe Novo inclut les premières descriptions des voyages réalisés par les explorateurs espagnols vers le Mexique, l’Amérique centrale, l’Amérique du Sud et les Antilles. Il est organisé en 8 décades.

Cette carte, sobre et surtout dépouillée, montre les contours des côtes depuis la région de Guanaca (Bonacca) au Honduras jusqu’à l’embouchure de l’Orénoque.

Les sources de Pierre Martyr d’Anghiera sont les récits des explorateurs dont il a recuilli lui-même les témoignages. Certains détails lui ont été rapportés par le propre fils de l’Amiral Colomb, Fernando Colomb, qui accompagna son père durant la dernière exploration, partie d'Espagne en 1502. Il devait alors avoir environ 13 ans. Cette ultime exploration de Colomb avait pour but de trouver un passage au travers de l'isthme étroit de l'Amérique Centrale. De façon à pénétrer dans les Mers du Sud. L'Amérique apparaissaît alors comme un Obstacle qui empéchait la jonction avec les véritables Indes, le Japon et la Chine, fermant ainsi la route par l'Ouest. L'Amiral Colomb revint en Espagne dépité.

Les récits des voyages exploratoires d’Alonso de Hojeda (1471, 1515) ont également constitué une source importante. De Hojeda a été accompagné par Juan de la Cosa. Selon Bartolomé de Las Casas :

Juan de la Cosa, un biscaïen, qui à l'époque était le meilleur pilote qu'on pût trouver sur ces mers, car il avait fait partie de tous les voyages de l'Amiral...


Pierre Martyr devint membre du Conseil des Indes en 1518. Cette position lui a permis d'avoir connaissance de tout ce qui avait trait, de près ou de loin, aux nouvelles colonies d'Amérique. Il a rencontré de nombreux témoins et acteurs directs des découvertes dont il a recueilli les propos. S'il ne s'est jamais rendu aux Amériques, comme Bartolomé de Las Casas ou même Gonçalvo de Oviedo, son recueil de témoignages est précieux.

Les Bermudes sont pour la première fois mentionnées sur une carte (1511). La Floride est ici appelée « Isla de Beimenhi » et n’a pas encore été visitée, elle le sera deux ans plus tard par Ponce de Léon en 1513. Des absences de marque dans cette carte particulière restituée par Martyr d’Anghiera, celles des principales petites Antilles (ou îles Caraïbes) qui ont pourtant été reconnues et parfois visitées lors des deuxième, troisième et quatrième voyages de Colomb, sans compter les explorations des autres « découvreurs » espagnols. Dans l'Orbe Novo, le chroniqueur transcrit toutefois des informations spécifiques, notamment après la 1ère escale de Colomb à la Guadeloupe, début novembre 1493 : Pressé par le désir de revoir les hommes de son équipage, que l'année précédente il avait laissés à Hispaniola pour explorer le pays, Colomb passait chaque jour devant d'autres îles qu'il découvrait à droite et à gauche. En face de lui, droit au Nord, apparut une grande île. Ceux des indigènes [ndla : les 5 Taïnos survivants ... dont le dénommé Diego qui fut en quelque sorte le 1er «Truchement» des Amériques] qui avaient été transportés en Espagne, à l'issue du 1er voyage et ceux qui avaient été délivrés de la captivité [ndla : précisément dans cette escale de Guadeloupe] affirmèrent que cette île se nommait Madinina et qu'elle n'était habitée que par des femmes....

Les propos recueillis par Pierre Martyr restent marqués d'une grande incertitude. Tout cela semble bien confus et trop difficile à digérer pour l'éminent Conseiller des Indes. Quand Colomb quitte la Guadeloupe, il est supposé mettre à la voile vers Hispaniola : donc vers le Nord. Martyr le confirme d'ailleurs. Qu'il contourne ou pas la Guadeloupe par la pointe Sud (Vieux Fort) ou moins probablement par celle des Châteaux, il n'est simplement pas possible d'apercevoir la Martinique, ou alors .... il n'était pas si pressé que le prétend Martyr et l'Amiral a tiré un large bord avec un cap au Sud.


Une hypothèse, qui n'est pas dénuée de fondement, serait que la Madinina et la Matinino soient des îles différentes, voire même une pluralité d'îles, en fait celles occupées par les Caraïbes. Ce qui permettrait de réconcilier Pierre Martyr et Bartholomé Las Casas.

Pour ma part, je n'imagine pas que les Taïnos [le groupe (hommes et femmes) que Colomb avait emmené, de gré ou de force, en Espagne et les femmes récupérées à la Guadeloupe], c'est-à-dire tous les amérindiens embarqués sur les caravelles espagnoles qui passent devant les diverses îles, les nomment individuellement. Celle-là comme Madinina une autre comme Matinino : l'île au fleurs ou aux femmes, c'est selon. Tous des experts en cartographie, ce n'est pas commun !!! Même si forcés par le destin, ils avaient déjà voyagé, les premiers jusqu'en Espagne et les autres capturé(e)s par les Caraïbes et mises en esclavages en Guadeloupe après être certainement passées dans d'autres îles.

L'île aux fleurs !!! l'île aux fleurs !!! se seraient-ils ainsi exclamés ... ça ne colle pas pour désigner l'endroit ou séjourne l'ennemi. Pas plus que l'île aux femmes ou encore l'île aux Belles-Eaux.

Une hypothèse pas moins farfelue que celles qui ont couru et celles qui courent encore, serait que l'Amiral Colomb et ses accompagnateurs n'aient pas compris les Taïnos. Ce qui est une certitude puisque l'île aux femmes était une chimère. Les Taïnos auraient voulu faire comprendre aux espagnols que les Caraïbes, leurs pires ennemis, tuaient les Tainos (Mata Taïno, Matan Tino) et qu'ils enlevaient leurs femmes et leurs enfants. L'imagination de Colomb, légendes greco-latines aidant, aura fait le reste. Il est ainsi clairement établi qu'une proximité de consonnance existe sur ce sujet.
Dès son premier voyage, Colomb qui apprend l'existence de ces tueurs de Taïnos, se présente aussitôt comme celui qui va les défendre (El va matar los caribes). Il a dû employer fréquemment le verbe matar [tuer en espagnol] et mimer ses actions pour les expliciter. Le mot plus ou moins déformé aura été repris par les autochtones qui se nommaient eux-mêmes Taïnos. L'Amiral Colomb ira donc punir ces Canibas. Déjà se profile la stratégie dominatrice et pseudo-protectrice qui sera appliquée au Mexique, au Pérou ...

En passant devant les îles ennemies, il est alors plus logique que les Taïnos embarqués les désignent alors comme Mata Tino ou Matinino pour Las Casas, voire Madinina pour Martyr. Ces îles où résident les farouches Caraïbes qui enlèvent femmes et enfants.

D'autre part si Taino veut dire homme comme il semblerait, il pourrait s'agir aussi d'un terme signifiant littéralement mangeur d'homme [anthropophage].

Dans la production cartographique des îles, seul Alain Manesson Mallet donne une carte, vers 1680, où est inscrit Matatino. Mais il s'agirait là, encore, d'une erreur due au graveur. Beaucoup d'autres cependant avaient employé auparavant Matalino.



Lors de son 1er retour transatlantique Ouest-Est [fin janvier à mars 1493], Colomb avait cédé à son équipage et abandonné l'idée de trouver l'île au femmes, plus au Sud-Est, qu'il cherchait pourtant désespérement pensant y trouver tout l'OR du monde. Cela lui aurait permis de prouver que ses théories étaient les meilleures, et que ses commanditaires pouvaient enfin se frotter les mains. Lors de son deuxième voyage Est-Ouest, il a pris une route plus au Sud afin justement d'atterrir dans ces parages ... Puisqu'il savait qu'il y avait des îles ... et notamment celle-là. Alors pourquoi serait-il simplement passé devant cette île MYTHIQUE, que lui auraient désigné les natifs Taïnos sans aller y voir, si toutefois ... par hasard ... ?

La carte de Martyr identifie bien pour les grandes Antilles : les îles de Cuba, Hispaniola, Porto-Rico. Près des côtes vénézuéliennes le chapelet d’îles s’étendant de la baie de Maracaïbo à l'île de Margarita et plus loin Trinidad et Tobago (Isla Verde). La disproportion est flagrante et le manque de repère situe les Canaries situées normalement près de la côte africaine à quelques encablures de Porto-Rico. En haut à droite, El Estrecho représenterait le détroit de Gilbraltar. Décidémment, Martyr n'a rien d'un cosmographe. La carte a au moins le mérite de montrer la limite de compréhension spatiale du Conseiller des Indes. D'ailleurs Las Casas, plus réfléchi et authentique, ne tarit pas de reproches vis à vis du chroniqueur.

Á cette époque, François 1er alors Roi de France et Grand rival de Charles V (Charles Quint) décide de confier à Giovanni da Verrazano (CA 1485, 1528), un florentin, la découverte d'une route « plus au Nord » pour contourner les espagnols et arriver aux Indes (Orientales). Á cette époque le continent américain est mal connu et apparaît comme un obstacle plus que comme un nouveau continent. L'objectif est toujours pour les nations européennes ignorantes des réalités de la colonisation espagnole, la découverte d'une route vers les riches Indes Orientales. L'expédition amorcée fin 1523 qui devait partir à la découverte d'un passage au « Nord-Est » sera poursuivie, après bien des viscissitudes, en 1524 vers l'Ouest. Le navigateur aurait trouvé une nouvelle mer, appelée de façon éphémère « Mer de Verrazano » par quelques cartographes d'alors, mais cela n'a été qu'une éphémère supercherie. Force est de reconnaître toutefois que le florentin fut tout de même l'un des premiers explorateurs à longer la côte « Est » des États-Unis, pratiquement de la Floride jusqu'au Canada, soit une distance impressionnante. Il découvrira les parages de la future New-York (Nouvelle Angoulême) et reconnaîtra en particulier les abords de Rhodes Island. La cité de New-York rend un hommage appuyé à l'explorateur : l'un des ses principaux ponts porte le nom de Verrazano, c'est celui qui relie Brooklyn à Staten Island emjambant ainsi le détroit portant le patronyme de l'italien.
Ce sera finalement James Cook qui prouvera en 1778, qu'il n'existait pas de passage facile au Nord, vers les Indes. Depuis lors, les conditions climatiques qui provoquent une disparition progressive de la banquise ouvrent chaque jour davantage la fameuse voie par le Nord. Déjà au tout début du XXe siècle, l'étonnant Amundsen avait réussi dans des conditions épouvantables à relier la côte pacifique en partant de la côte Ouest, à côté de la baie d'Udson. Cet exploit hors du commun montra l'extrême difficulté de la voie par le Nord. Mais les conditions changent ...

Revenons-en au XVIe siècle : c'est Vasco Nuñez de Balboa, compagnon de Christophe Colomb qui traversera l'isthme de Panama en 1513 et découvrira ainsi la mer (l'océan Pacifique) que cherchait l'Amiral Colomb. Dès lors la colonisation du Pérou pouvait commencer...au grand désespoir des Incas.



Benedetto Bordone (circa 1450, 1530), Matinina, imprimée à Venise vers 1528.

La principale publication de Bordone est intitulée « Libro di Bendetto Bordone Nel quale si ragiona de tutte l’Isole del mondo ». Elle inclut la première publication de chacune des îles des Antilles prises individuellement parmi lesquelles, les cartes de Cuba, Hispaniola, de la Jamaïca (Jamaïque).

Bordone : carte de la Martinique
Les contours de la carte de la Martinique, appelée alors Matinina, restent flous et ne correspondent en rien à la physionomie que nous connaissons actuellement. Seule l'indication Matinina permet de savoir que l'on est en présence de la représentation de la Martinique.
D'après Bartolomé de Las Casas, l'Amiral Colón aurait visité la Martinique lors de son 4e et dernier voyage exploratoire aux Amériques :

Celui-ci mit à la voile le même jour, et atteignit la Grande-Canarie le 20 de ce mois de mai 1502. Ils firent de l'eau et du bois, et je crois qu'il leva l'ancre le 25. Il eut un temps très favorable, si bien que sans toucher aux voiles, il vit l'île que nous appelons du nom que lui donne les Indiens, Matininó, avec l'accent sur la dernière syllabe, le 15 juin. L'Amiral permit à ses gens de sauter à terre, pour qu'ils pussent se rafraîchir et prendre du bon temps, laver leur linge et se munir d'eau et de bois à loisir : tout ce que désirent les navigateurs lors des longues traversées. Ils restèrent là trois jours ...


En parfait accord avec la description de Las Casas, la carte de Benedetto Bordorne est illustrée d'arbres, de collines et parfois de constructions (maisons ou cases). On comprend bien que l'on est en présence d'une île habitée, montagneuse et boisée, susceptible de posséder de l'eau douce (voir la rivière).

Les contours des côtes sont reliés à des lignes qui matérialisent les points cardinaux comme dans la rose des vents. Cette division en lignes de rumbs provient directement des portulans auxquels l'ouvrage de Bordone s'apparente encore. Les portulans étaient pour la plupart parcouru par ces lignes qui traduisent une division de l'espace en 16 aires de vent d'environ 22 degrés et demi chacune (360°/16). Chaque aire correspondait à un vent précis. Ces indications sont censées être utiles aux marins et aux pilotes des navires (G représente le Grecale vent du Nord-Est, S le Sirocco Sud-Est, P le Ponant est un vent d'Ouest, O l’Ostro vent austral donc du Sud, la Croix de Malte indique la direction de Bethléem, c'est-à-dire de l'Est pour un occidental).
Ces indications montraient les vents dominants, mais elles étaient surtout en usage en Méditerranée. Dans cette carte, le Ponant (vent d'Ouest) est positionné en haut de la carte. Le Nord est orienté à droite comme le confirme la flèche qui entre alors dans les usages pour indiquer le Nord cardinal. La baie dessinée pourrait ainsi correspondre à la large baie de Saint-Pierre. Mais dans ce type de carte très schématique, mieux vaut éviter toute tentative de restitution cartographique. Sous peine de fourvoiement assuré.

La première édition de l'ouvrage de Bordone est de 1528, soit 26 ans après le premier passage des caravelles de Colomb. Á cette date, aucun explorateur n’avait encore tracé de contours plus précis de la Martinique. Les petites Antilles (ou îles des Caraïbes) étaient donc très méconnues des nouveaux venus. Les espagnols qui considèraient pourtant le nouveau monde comme leur pré carré ne s'y intéressent guère. Quelques expéditions punitives ont cependant lieu dans les îles Caraïbes. Comme celle de 1515 qui conduisit Juan Ponce de Leon à faire des représailles sanglantes en Guadeloupe, contre les Caraïbes. Action punitive qui d'ailleurs tourna plutôt mal pour les Castillans [cf : Antonio de Herrera - Histoire Générale des Voyages et des Conquêtes des Castillans dans les Isles et Terre Ferme ...]. Pour les ibères, les Petites Antilles constituent un lieu de passage obligé des vaisseaux et galions en provenance ou à destination de l'Espagne. Les espagnols y font halte pour faire de l'eau et des vivres avant de remonter sur Hispaniola ou Cuba. Ils s'y arrêtent aussi, pour ravitaillement obligatoire, avant d'entamer le long voyage de retour vers l'Espagne. Avant la découverte du Gulf Stream par le même Ponce de Leon lors de sa 1ère exploration de la Floride (1513), les routes plus au Nord vers l'Europe n'avaient pas encore été tracées, la voie était méconnue. Les vaisseaux pouvaient alors mettre plusieurs mois avant de parvenir en Espagne. Il faudra attendre le milieu des années 1520-1530 pour que ces nouvelles routes commencent à être pratiquées de façon régulière puis ensuite systématiquement. Ce fut le Pilote Antonio d'Alaminos (1475, 1520) qui pris semble-t-il le premier, le chemin du retour par le Canal des Bahamas [les fameux débouquements] pour aller annoncer au roi d'Espagne, les intentions de Cortés qui voulait conquérir le Mexique. C'était en juillet 1519. Jeune mousse, Alaminos, natif de Palos, avait ccompagné Christophe Colomb (4e voyage notamment) puis avait déjà participé comme Pilote aux diverses expéditions de Juan Ponce de Leon, notamment celle de Floride de 1513. L'Histoire, préférant Ponce, l'a oublié dans l'attribution de la découverte du Gulf Stream ! Mais il est reconnu pour avoir reconnu le courant à l'intérieur du Golfe du Mexique (boucle de courant Caraïbes-Yucatán).

Au XVIe siècle les centres importants de la cartographie européenne se situent principalement en Italie et en Allemagne et au Pays-Bas. Les puissances exploratrices et colonisatrices (Espagne et Portugal) traitent leur découvertes géographiques comme des secrets d’Etat et les protègent souvent sous peine de mort. Cependant des fuites existent et des informations importantes sortent d’en deçà des Pyrénées. La capture de galions des flottes espagnoles et portugaises par les corsaires (anglais, français et hollandais) dès le début du XVIe siècle permet également d’obtenir de précieux renseignements.

Antonio de Herrera [Histoire Générale des Voyages ...] signale l'arrivée surprenante d'une pinasse anglaise, en 1519, à San Juan de Puerto Rico. Le bâteau comptait environ 60 hommes dont 25 armés de corcelets [genre d'armure pour le buste que l'on a souvent représentée habillant les Conquistadors], d'arbalètes et d'arcs. Il y avait deux pièces d'artillerie à la proue. Pirates ou Explorateurs ou un peu les deux ... comme il était coutume alors ?
Partis semble-t-il à la recherche du Grand Khan par ordre du roi d'Angleterre. Peut-être une des nombreuses expéditions qui recherchaient le passage du Nord-Ouest. Apparement avant d'arriver à San Juan, les anglais avaient parcouru une longue route depuis Terre-Neuve (Tierra de los Bacallaos) jusqu'au Antilles. Dans les cales, les espagnols virent de nombreuses marchandises prêtes à être troquées. Les espagnols sont alors très perplexes et y voient le signe de l'arrivée prochaine de redoutables concurrents sur la zone. Le navire anglais fut conduit à Saint-Domingue d'où il reparti sans avoir pu troquer. Les espagnols, surpris, ne tentèrent rien ou presque contre l'anglais. Mais des ordres allaient bientôt venir pour se montrer moins hospitalier avec les vaisseaux des nations étrangères navigant dans ces parages.

Dès 1528 et jusqu’en 1559, les plus sérieux accros à la domination espagnole dans la région viennent de corsaires et de flibustiers français qui attaquent et rançonnent les villes coloniales et s'emparent quelquefois de galions. De nombreux contrebandiers français trafiquent également avec les premiers ports espagnols de la Terre Ferme (ceux du Venezuela notamment) contre le commerce de l'exclusif imposée par métropole espagnole à leurs colons.

En 1536, des corsaires français s'emparent de La Havane et forcent les espagnols à payer une rançons de 700 ducats pour ne pas voir leur ville incendiée. Après le départ des flibustiers, les forces espagnoles se reconstituent et donnent la chasse aux navires français. Une bataille navale a lieu, mais la flotte espagnole perd son engagement. Les espagnols défaits sont contraints de cesser le combat ou même de se rendre. Les français prennent alors possession des bateaux ennemis et retournent à la Havane pour forcer les espagnols à payer une nouvelle rançon.

En 1543, c'est Robert Val qui s'empare de Santa Marta la pille et l'incendie. Puis l'année suivante, il débarque à Carthagène qui est prise. La ville échappe de peu à l'incendie mais pas au saccage ni au paiement d'une importante rançon.

Plus tard, diverses tentatives d’implantations ont lieu dans la zone. Les français commencent les premiers. En 1562, a lieu une tentative de colonisation en Caroline du Sud et en Floride avec Jean Ribaut et René de Laudonnière [tous deux de religion réformée] qui s’implantent à Saint-Augustine. Ces colonies sont anéanties [malgré le traité Franco-Espagnol de Cateau-Cambrésis qui mettait un terme à des années de guerre entre les deux nations en Europe] par les espagnols lors d’une expédition punitive en 1565 où les assaillants ne feront aucun quartier parmi les défenseurs et les habitants du fort (hommes, femmes et enfants). L'Amiral espagnol Pedro Menendez de Aviles dira « je traite ainsi non les français, mais les hérétiques ». L'un des prémices de la Saint-Barthélemy (août 1572) en quelque sorte.

La fin du XVIe siècle verra l'arrivée des anglais sur la zone. En 1586, avec 800 hommes, Francis Drake attaque la ville de Saint-Domingue, capitale des Amériques espagnoles. Les espagnols paieront une rançon de 25 000 ducats pour voir les anglais s'en retourner sans trop faire de dégâts à la cité. Quelques années plus tard, Sir Walter Ralegh s'empare quant à lui de San José à Trinidad et fait prisonnier le gouverneur de l'île.

Puis ce seront les hollandais qui viendront enlever aux espagnols les richesses extraites de leurs colonies surexploitées. En 1626, les flamands avec 30 navires sous le commandement de l'Amiral Lonq, attaquent et s'emparent d'un convoi de galions au mouillage dans la baie de Matanza à Cuba. Ces galions étaient chargés d'argent extrait des mines du Potosí et d'or.

Les évènements vont par la suite s’accélérer, après plus de cent ans de quasi exclusivité espagnole dans cette partie du nouveau monde, français, anglais et flamands qui orientaient leurs recherches d’un passage Nord-Ouest vers le pacifique et l’Asie vont s'intéresser aux richesses coloniales de la sphère antillaise et tenter à leur tour des implantations durables.







La carte de Champlain représente - a priori - la Guadeloupe. La décision de la considérer comme représentant la Martinique résulte d'une démarche comparative qui peut être évidemment contestée. En l'occurence ce reclassement et les propos n'engagent que l'auteur du site.



Samuel Champlain, (1567, 1635)

carte dressée par Champlain

Cette Martinique aux contours encore très incertains est tirée du Bref Discours sur les choses remarquables de Samuel de Champlain. La publication est datée du début du XVIIe siècle [1613]. Champlain a compilé dans cet ouvrage le détail des observations qu'il a faites à l'occasion d'un voyage aux Amériques réalisé durant les années 1599 à 1601. Certains chercheurs contemporains doutent - certainement à juste titre - que ce soit Champlain lui-même qui ait écrit ce Discours, tant il est émaillé d'erreurs et de contre-vérités (cf. « Champlain » aux Editions du Septentrion, dirigé par Raymonde Litalien, Denis Vaugeois - Ouvrage collectif). Pour ma part, j'en reste essentiellement à l'aspect cartographique : dans ce registre, les planches cartographiques du Bref Discours sont largement désuettes à sa date de parution.

Je reprends ici les termes de l'arrivée de l'escadre espagnole aux îles d'Amérique décrite par Champlain : ...nous eûmes la vue d'une île nommée la Deseade [ndla : la Désirade pour Deseada] qui est la première île qu'il faut que les pilotes reconnaissent nécessairement pour aller en toutes les autres îles et ports des Indes. Cette île est ronde, assez haute sur la mer, elle contient en rond sept lieues [ndla : périmètre ou diamètre ? soit entre 28 et 40 km pour le périmètre selon le type de lieue, marine ou terrestre], elle est pleine de bois et inhabitée, mais il y a une bonne rade à la bande de l'Est.

Cette idée est tirée de l'Islario General d'Alonso de Santa-Cruz (1560), qui affirme que la Désirade est la première île que l'Amiral Colomb ait abordé aux indes occidentales lors de son deuxième voyage, d'où l'intérêt de s'en servir comme point d'attache. Alonso de Santa-Cruz reprend cette idée des textes formulés par le chroniqueur Pierre Martyr d'Anghiera. En fait Colomb, en octobre 1493, arrive au Nord de la Dominique qu'il laisse sur sa main gauche (babord) et débarque à Marie-Galante puis à la Guadeloupe avant de remonter sur l'île Espagnole.

La description que fait Champlain ne correspond donc pas à l'île de la Désirade qui possède une forme longiligne affirmée. Même en n'en faisant pas le tour, un navigateur se rend rapidement compte que l'île n'est pas « ronde ». Le sieur Champlain qui s'appuit sur son sens visuel et les informations que veulent bien lui communiquer les pilotes Espagnols [ou a minima celles qu'il comprend], désigne donc une autre île que l'actuelle Désirade. Dans la description physique de l'île, Champlain constate que l'île ronde est « assez hault en mer », elle n'est donc pas montagneuse comme la plupart des autres îles.

Serait-ce alors plutôt Marie-Galante ? la première île ronde de proximité, d'environ 13 à 14 km de diamètre (périmètre : 84 km). Assez plate sur la mer puisque qu'elle culmine à environ 200 mètres. Ou bien la Barbade que les navigateurs abordent presque « naturellement » par le Sud après une traversée transatlantique en partance des Canaries. L'île de la Barbade (périmètre : 97 km) n'est certes pas d'une rotondité affirmée mais elle s'en rapproche, elle n'est pas non plus très élevée sur la mer. Alors ....

La carte de la Gardelouppe (planche VII de l'ouvrage de Champlain) pourrait être, si l'on retient l'hypothèse de la Barbade comme 1ère île d'arrivée [atterrage], celle de la Martinique.

Ainsi le nord indiqué par la rose des vents, montrerait une Martinique très fortement inclinée sur son axe, de nombreuses cartes de ce siècle la représente carrément à l'horizontale. La Martinique de Champlain (1599), comme on le constate, serait cependant restituée avec peu plus de fiabilité que celle de Bordone de 1528. Le tracé de la carte correspond mieux à la physionnomie générale de l'île. Côté Sud [sur la carte], il est ainsi plus aisé de reconnaître les principales baies, notamment celle de Saint-Pierre, puis celles de Fort de France et du Marin dans laquelle trois navires mouilleraient leurs ancres (Port de Nacou). De nombreux historiens ont cherché des documents [espagnols] où serait cité ce fameux Port de Nacou, mais force est de constater qu'il n'apparaît que dans l'oeuvre prêtée à Samuel Champlain.

Un embryon correspondant à la presqu'île de la Caravelle est perceptible (côté Nord de la carte). Les reliefs qui embrassent l'intégralité de l'île feraient apparaitre (à gauche) la montagne Pelée puis les pitons du Carbet... Champlain indique clairement que l'île est presque entièrement recouverte de bois debout (forêts). Elle est occupée par des insulaires amérindiens, notamment dans la région qui serait celle de Saint-Pierre où il dessine un groupe en armes. Il positionne quelques constructions (carbets) pour signifier les lieux de forte implantation des Caraïbes. On retrouvera, à peu de choses près, ces mêmes implantations dans des cartes postérieures.

Un autre élément milite en faveur de cette hypothèse. C'est le positionnement en latitude : cette dicte Isle est a 15 degrez. La plupart des cartes du début du XVIIe siècle, soit quelques années plus tard, donneront elles aussi une Martinique à proximité des 15° de latitude septentrionnale. La précision dans le calcul des latitudes s'est affinée en cette fin de XVIe siècle, par rapport à ce qu'elle était auparavant. Champlain indique d'ailleurs pour d'autres îles comme La Margarita (La Marguerite à 10°) et les Vierges (à 18°) des latitudes proches de la réalité. L'île présentée par Champlain est par ailleurs dépourvue de dépendances insulaires C'est à dire : Marie-Galante, les Saintes et la Désirade., les représentations précoces de la Guadeloupe incluent généralement les îles de proximités.

Grâce aux actions spectaculaires d'un certain nombre de marins aventuriers comme le capitaine Jean Fleury (, 1527) qui oeuvrait pour le compte du célèbre armateur dieppois Jean Ango (1480, 1551), de précieuses informations deviennent disponibles suite aux captures de galions espagnols. Ainsi en 1522, Jean Fleury s'empare d'un convoi chargé de biens et de richesses issus des rapines et des saccages des villes aztèques, que le conquistador Hernan Cortès expédiait à ses majestés austro-ibériques. Il y avait aussi un important lot de documents divers dont des cartes nouvellement établies. Celles-ci atterrirent à Dieppe et servirent, on peut le croire, à renseigner les autorités, comme les géographes, sur les contours et les positions des contrées de la Nouvelle Espagne et des îles Antilles.

Ainsi, Bordone (dès 1528) donne la Guadeloupe avec son profil de papillon déjà très caractéristique, et des îles proches alentours pour figurer : Les Saintes; La Désirade; Marie-Galante. Durant tout le XVIe le profil de la Guadeloupe va tendre progressivement vers une représentation plus conforme comme on le constate dans la carte de Guillaume Le Testu (1555, Cosmographie universelle, selon les navigateurs tant anciens que modernes / par Guillaume Le Testu, pillotte en la mer du Ponent, de la ville francoyse de Grâce). Je rappelle ici que Le Testu a accompagné en tant que pilote le redoutable corsaire anglais Francis Drake lors de son périple dans la mer des Antilles. LeTestu aura pu recouper la réalité à la théorie et afiner les indications portées sur les cartes, notamment les siennes.

En 1579, une Guadeloupe aisément identifiable est proposée par Abraham Ortelius (1579, Culiacanae, Americae regionis, descriptio : Hispaniolae, Cubae, aliarumque insularum circumiacientium, delineatio).

On peut supposer que les cartes opérationnelles «espagnoles» de la fin du XVIe avaient au moins le même degré de connaissance et de précision. Dès le milieu du XVIe siècle les cartes ibériques représentent déjà une Martinique dont le contour se rapproche fortement de celui présenté dans la carte de Champlain (entre 1599 et 1613). Tel cet extrait de la carte nautique attribuée à Alonso de Santa Cruz ((1505, 1567) datée des environs de 1530-1550 : Islas de los Canibales où l'axe de la Martinique est donné pratiquement à l'horizontale. Alonso de Santa Cruz avait une connaissance opérationnelle du nouveau monde. Il y avait navigué à plusieurs reprises. Ainsi, l'« Archicosmographus » du roi Charles VI, accompagna par exemple Sébastien Cabot [le fils de John ou Jean Cabot] lors de son expédition au Rio de la Plata, entre 1526 et 1530.
La Guadeloupe demeure, dans la carte de l'Archicosmographe aisément identifiable grâce à son profil caractéristique de lépidoptère. On retrouve pratiquement la même configuration dans l'Islario General (1560) du cosmographe espagnol dont la description géophysique des îles, notamment celle de la Désirade, a été partiellement reprise - à bon ou à mauvais escient - par Champlain. Á noter qu'Alonso de Santa Cruz place encore, en 1560, la Désirade comme la Guadeloupe à 15° de latitude. Mais à la fin du XVIe siècle ces îles avaient gagné un degré de plus vers le Nord.

Les notes prises par Champlain, sa compréhension de l'espagnol, sa mémoire peut-être, peuvent l'avoir induit en erreur sur le nom de l'île dans laquelle il n'aura finalement séjourné que 3 brèves journées ou ce qui est plus probable dans la recopie d'un élément d'une carte espagnole qui ne devait peut être pas être diffusée. S'il reste l'explorateur émérite du Canada, un des seuls cartographes dont la réputation n'est certainement pas exagérée, Champlain n'a pu matériellement dresser lui même la carte de cette île. Il se sera mépris et aura recopié un élément [je pense à la Martinique] à la place d'un autre : c'est-à-dire l'île de son court séjour [pourquoi pas la Guadeloupe ?] dans une carte certainement espagnole représentant une aire beaucoup plus vaste. Erreur de jeunesse.

Un autre point interroge dans le récit de Champlain. Il s'agit du parcours maritime effectué par le futur explorateur du Québec. Selon le récit : il arrive à la Désirade, et ancre 3 jours à la Guadeloupe pour faire des vivres. Champlain donne son étendue : estimée à 20 lieues de long et douze de large. Il ne dit pas qu'elle est la réunion de deux îles fort différentes. Puis la flotille vogue vers les Vierges qui sont parcourues sans autre précision. L'escadre espagnole redescend aussitôt à Margarita pour remonter - plus ou moins rapidement - sur Porto-Rico. C'est un périple un peu sinueux qui peut-être fondé sur la présence, comme le dit l'auteur, de vaisseaux de différentes nationalité et notamment d'une forte escadre anglaise, chargée de troupes, venue dévaster les établissements espagnols des Antilles et de la «Terre Ferme». On pourrait alors supposer que des informations contradictoires aient orienté la flotte espagnole vers des lieux possibles de débarquement de ces redoutés corsaires, flibustiers ... ou pirates. Elle arrivera trop tard à Porto-Rico qui venait d'être ravagée par les anglais.