Les arpenteurs en Martinique

Le laborieux et pénible travail réalisé par les arpenteurs (ou géomètres) qui ont oeuvré dès le début de la colonisation dans les îles a été déterminant dans la connaissance de leur topographie puis dans l'établissement de leur cartographie à grande comme à petite échelle. La collecte et la diffusion des renseignements topographiques (plans des parcelles, ...) comportaient de nombreuses informations sociologiques (identification des propriétaires de concessions, bâtis des bourgs, éléments géomorphologiques remarquables, ..) ainsi que les lieux-dits, les appellations du relief, le figuré des cours d'eau...
Une légère étude de la toponymie suffit pour remarquer que les noms furent changeants ente le XVIe et le XXe siècle. Mais certains points remarquables, comme par exemple la « Montage Pelée », conservent au travers du temps leur appellation première. Aujourd'hui la toponymie semble figée, d'autant plus que les erreurs dues aux mauvaises réécritures de lieux-dits vont à terme disparaître « grâce » au progrès des techniques (informatique aidant).

Les mornes et autres reliefs plus ou moins importants ont servi aux arpenteurs afin d'établir des points de repère. Tout comme le marin se sert de l'amer, le géodésien de la station, le géomètre-arpenteur va employer le jalon, la borne et la balise pour cadastrer une parcelle. Ces approches de terrain encore peu formalisées aux XVIe et XVIIe siècles se concrétiseront plus tard par le développement des diverses techniques de levés planimétriques. En attendant, ce sera l'arpenteur-général Thimothée Petit qui en 1706 proposera un premier règlement d'arpentage pour les Isles [voir plus bas].

Les arpenteurs royaux (géomètres) des Îles du Vent étaient plus ou moins en permanence, sous l'autorité d'un Arpenteur Général implanté en Martinique. Chaque île avait cependant un arpenteur général adjoint qui pilotait des arpenteurs royaux dont les territoires de compétences correspondaient aux Quartiers de ces îles.

Adrien Dessalles dans son « Histoire Générale des Antilles » [Paris, 1847] indique la présence d'un arpenteur assermenté dès le début de la colonisation de la Martinique. Ainsi le premier arpenteur connu fut Alexandre de Maugras, qui prêta serment au Conseil en juillet 1658. L'Arpenteur Général et le Grand-Voyer (qui correspond aujourd'hui au responsable de l'entretien des routes, il y a peu de temps encore appelé « l'Équipement ») étaient les seuls qui soient astreints à faire enregistrer leurs commissions et prêter serment devant le Conseil de la Martinique. Ce qui paraît bien normal compte tenu des enjeux économiques que pouvaient revêtir un bon ou un mauvais bornage. On pourrait citer de nombreux conflits qui ont opposé des voisins à propos de limites mal définies ...

La plupart des géographes européens qui travaillaient loin des îles ont toujours su exploiter, quand ils les recevaient, les informations que leur transmettaient les arpenteurs. Ainsi reçurent-ils les plans des premières concessions découpées parfois le long d'éléments naturels : d'abord la côte elle-même avec ses culs de sac et ses anses ; puis les rivières et cours d’eau qui tarissaient ou pas ; les ravines ... le nom donné par les colons et l'administration des îles, aux différents lieux, ont été ainsi reportés dans les cartes des plus célèbres géographes.

Si les premières minutes d'arpentage et les « terriers » qui les regroupaient semblent avoir aujourd'hui disparu, les premiers travaux d'envergure qui ont résisté au temps, sont ceux du fameux «terrier de 1671» dont MM Revert et Sobesky ont tenté de reconstituer fidèlement la cartographie, en 1941. On peut remarquer que MM Revert et Sobesky ont travaillé « à l'ancienne ».

Le parcellaire ainsi reconstitué s'approche d'une façon très réaliste des plans des arpenteurs des XVIIe et XVIIIe siècles. Les limites de parcelles, sur les plans-minutes étaient tracées « au cordeau », de façon très rectiligne (voir les plans d'arpentage de Thimothée Petit à la BNF). Ce qui laisse penser que les géomètres-arpenteurs utilisaient la projection horizontale c'est la transformation géométrique, associant à tout point d'une figure, l'intersection de la verticale de ce point avec le plan horizontal. Aujourd'hui elle est parfois appelée projection verticale !!! pour passer du terrain au plan. Les arpenteurs devaient donc être férus des divers processus de nivellement. Les mesures « en pas » des concessions attribuées l'étaient en projection horizontale, sur le plan. Les « carrés » dressés sur le terrain étaient ainsi déformés selon l'inclinaison des lieux. L'application de ces procédés d'arpentage, sur un terrain réputé très chahuté, ne devait pas faciliter la reconnaissance des bornages, d'ou les nombreux litiges. Sur les plans, les concessions étaient donc par définition de type « rectangulaire » puisque définies en nombre de pas sur leur longueur comme sur leur largeur. Il est donc logique de retrouver, sur les cartes, un parcellaire très géométrique.

Les travaux réalisés à partir du début du XVIIE siècle sont plus courants. Dans ce registre la BNF dispose d'un fond de plans d'arpentage de la Martinique dont les principaux sont présentés dans le site de « La Martinique à la Carte ».


Adrien Dessalles évoque dans son « Histoire Générale » ou dans ses Annales du Conseil Souverain de la Martinique, les arpenteurs royaux qui ont oeuvré en Martinique durant le XVIIe et le XVIIIe siècle.

Après Alexandre de Maugras, lui succéda un dénommé Gicon dit l'Espérance. Puis vînt le sieur Denis Hébert que le Conseil nomma arpenteur général de l'île. Le Sieur Hébert fut secondé par M. de Villecourt ou de Vieillecourt (adjoint à l'arpenteur général). En décembre 1680, ils enregistrèrent tous deux au Conseil, les brevets d'arpenteurs que le roi leur avait octroyés.
Au début du XVIIIe siècle, M. Thimothée Petit leur succéda dans la fonction d'arpenteur-général. M. Raussin suivi, puis un nommé Chassevent en 1769. En 1774, M. Bouffer entra dans la carrière, et en 1786 M. de la Corbière assura ensuite la fonction.




Les Annales du Conseil Souverain rapportent le règlement élaboré par l'Arpenteur Général Thimothée Petit. Le géomètre a traduit sa vision dans plusieurs documents préparatoires illustrant sa théorie. Les Annales précisent : Il n'avait point encore été fixé de règle certaine pour les arpentages aux Colonies. Le 4 Janvier 1707 M. de Vaucresson, Intendant, d'après un mémoire détaillé de M. Petit, Arpenteur général, crût devoir faire le Reglement qui suit.

Première figure d'un quartier suposé [de la Martinique] par Thimothée Petit Première figure d'un quartier suposé [de la Martinique] par Thimothée Petit

Toutes les Rivières servant de bornes aux habitations dans les lsles, en seront les bornes inviolables ; et pour assujettir à leur cours, il sera donné, pour alignement des divisions entre les particuliers qui auront des terres sujettes aux bornes fixes des rumbs de vent, parallèle au cours régularisé des Rivieres, et seront échangés autant de fois que son cours irrégulier le demandera.

Toutes les croisées de largeur seront toujours semblables et parallèles, depuis la mer jusqu'à l'extrémité, dans le cas des bornes fixes tandis qu'elles subsistent et ne sont point interrompues, et les quantités de largeur ne seront point mesurées que le long de ces croisées, les hauteurs seront pareillement mesurées le long des alignements de séparation des parties, ainsi qu'il a été observé, et conformément à l'usage du pays, qui sera toujours observé.

Défendu expressément de prendre cette hauteur par d'autres lignes, ni de donner plus d’étendue que ce qui est porté par la concession, pour quelque raison que ce puisse être, à moins que l'inégalité des lieux ne causât de la différence dans un pays aussi inégal que celui- ci, ou qu'il ne se trouvât des établissements et d'anciennes bornes des hauteurs auxquels il fallût s’assujettir pour ne rien changer de ce qui auraît été premierement fait, et laisser le tout en son premier état.

Toutes les places d’étages doivent toujours occuper totalement le dessus de celles dont elles sont les étages, à moins qu'elles n'en eussent que partie, sans que, pour raison de diminution ou de remplacement, il puisse être rien pris au-delà , ni sur les concessions contiguës, si ce n'est que l'usage fût d'une largeur plus étendue que la place au-dessous; en sorte que chaque particulier qui aura des concessions ne pourra prétendre que le terrain qui se trouvera entre les croisées, toujours semblables, et les alignements parallèles à la borne fixe.

En fait de Rivieres, le plus long bras, et celui qui vient de plus haut, sera toujours réputé le corps et le véritable lit de la Riviere.

Ordonne à tous Arpenteurs de suivre et d'assujettir exactement audit règlement ; leur défend de s'en écarter, sous quelque prétexte que ce puisse être ; le tout cependant sans préjudicier à tout ce qui pourrait avoir été fait ci-devant de contraire audit Règlement qui subsiste, l'autorisant, pour éviter les contestations qui en pourraient naître.

Ordonne que le Mémoire et les Plans, pour l'éclaircissement des chefs, des règles et de l'usage de l'arpentage, fait par M. Petit , seront déposés au Greffe de l'Intendance, pour y avoir recours au besoin.


ndla : Ce court règlement d'arpentage fait étrangement référence au rumbs de vent. Cela n'est pas sans rappeller la dimension ilienne de ces terres. Le règlement laisse finalement libre cours à beaucoup d'exceptions et paraît assez complexe à suivre dans la réalité. Car comme le souligne Petit : le pays est fortement inégal dans sa géomorphologie.

Selon les Annales de Dessalles : c'est le seul règlement qu'on connaisse aux lsles au sujet de l'arpentage, et les Arpenteurs s'y sont toujours fidèlement astreints et l'ont pris pour base de toutes leurs opérations en ce genre. Il est encore exactement suivi dans la Colonie. Ces procès-verbaux d'arpentage sont les titres fondamentaux des propriétés. On a observé si peu d'ordre jusqu'à présent pour la conservation de ces pièces intéressantes, qu’il faut sans cesse renouveller les arpentages, et de là naissent une infinité de procès. Les originaux des Procès-verbaux ont resté entre les mains des Arpenteurs, et après leur mort, dans leur famille de sorte que quantité de ces Actes se trouvoîent perdus, et par là les familles restaient privées des titres qui importaient le plus à leur repos. M. Petit, Arpenteur général, crut devoir remédier à cet inconvénient en ramassant, avec soin, tout ce qu'il pouvait trouver de ces Actes dans les familles des Arpenteurs décédés ; il avait même conçu, et en partie exécuté, le dessein de les faire transcrire tous, par ordre de date, dans des Registres qu’il aurait ensuite déposés dans un Greffe public. La mort le surprit dans l'exécution de ce projet : aussitôt après son décès, M. Blondel, lntendant, eut soin de se saisir de tous ses papiers, qui ont été déposés au Greffe du Conseil, après un inventaire fait par deux Conseillers, Commissaires à cet effet.

On proposa ensuite un projet de règlement, tant pour le passé que pour l'avenir, dans lequel on pût mettre les Actes d'arpentage en sûreté ; mais comme cela ne pouvait s'exécuter qu'avec quelque dépense, et qu'on n'a su où en prendre les fonds, le projet en est resté sans exécution. Il serait digne d'un lntendant de l'achever, et d'ordonner à l'Arpenteur général de relever généralement le plan de toutes les habitations de tous les quartiers de la Colonie et d'en former une espece d'atlas qui seroit déposé au Greffe du Conseil, afin qu’on pût y avoir recours au besoin. Le 5 Janvier 1779, sur la Requête de l'Arpenteur général
[ndla : c'est-à-dire Gédéon François de la Corbière], le Conseil ordonna que les Minutes et Procès-verbaux de M. Petit, Arpenteur général, qui avaient été déposés en son Greffe en 1714 ; seraient remis audit Arpenteur général, pour, par lui, en être délivré expédition à ceux qui le requèreraient.



Les ANOM mettent en ligne, un fabuleux trésor d'archives, accessible à tous, qui permet de recomposer (parfois dans le détail) l'activité ou la carrière des Arpenteurs, des Grands Voyers. La fonction de Grand Voyer a été parfois associée à celle d'Arpenteur Général. Ces fonctions ont disparu lors de la Révolution qui a réorganisé profondémment les administrations de l'État. Elles ont ensuite temporairement ré-apparu entre l'Empire et la Restauration.



Alexandre de Maugras, actif de 1658 à 1665 (?)


Gicon dit l'Espérance, actif de 1665 à 1679 (?)


Denis Hébert (ca 1642, 1683) - Arpenteur Général actif de 1679 à 1683


« de Villecourt » ou « de Vieillecourt », adjoint à l'arpenteur général [ndla : peut-il y avoir confusion entre celui-ci et le suivant ?]


Pierre Hercule Petit de la Grandecourt (16xx, ca 1708) - adjoint à l'arpenteur général


Thimothée Petit (ca 1660, 1723) - arpenteur général, actif de 1684 à 1723


Jean Raussain (17xx, ca 1765) - arpenteur général actif 1722 à 1765


Jean Chassevent - arpenteur général et grand voyer actif ca 1765 à 1770

Gilles Chervaux - arpenteur général adjoint actif 1765 à 1776


Antoine François de Bouffer (17xx, 1777) - arpenteur général et grand voyer


Charles Philippe Vincent Regniés de Landos - arpenteur général adjoint


Gédéon François de la Corbière - arpenteur général et grand voyer


Jean-Baptiste Gabriel Fauvel Gouraud - arpenteur au Fort-Royal actif de 1808 à 1812


Laroque Dufau - arpenteur général adjoint