René Moreau du Temple (1736, 1786)

Né à Poitiers en 1736, il réalise de brillantes études et intègre l'école des Ponts et Chaussées où il étudie la construction d'ouvrages d'art (ponts, ouvrages hydrauliques,...).

Devenu officier géographe dans l'armée de terre, il est envoyé aux îles, avec une large équipe d'ingénieur géographes, après la restitution de la Martinique, de la Guadeloupe et de Sainte-Lucie à la France, suite au traité de Paris de 1763 qui mettait un terme à la «guerre de 7 ans» [1756-1763]. La quasi totalité des ingénieurs géographes qui furent envoyés aux îles avait participé, de près ou de loin, à la campagne d'Allemagne.

C'est en novembre 1763 que René Moreau du Temple arrive à la Martinique avec d'autres ingénieurs géographes des armées. La grande opération de la reprise en main des îles avait déjà commencée et l'administration coloniale reprenait progressivement possession des Antilles. Parmi les nombreux ingénieurs géographes venus aux îles, trois seront finalement affectés en Martinique : Moreau du Temple, Louis Gense [ou Gensse] et le géodésien Claude Loupia qui avait transité par la Guadeloupe. Les autres seront dirigés sur d'autres colonies. Ainsi on retrouve par exemple M. Joseph-Charles Dessingy en Guyane, MM. Dessaulnes, Decaille et Thévenet en Guadeloupe, et quelques années plus tard Gaultier de Kerveguen à Saint-Domingue. Tous ces ingénieurs avait comme mission de dresser des cartes dont le degré de précision n'avait jamais encore été atteint aux Antilles. Mais c'est en Martinique que la plus belle oeuvre sera produite.

LA carte de la Martinique de Moreau du Temple possède une échelle de 1/14 400 (1 cm équivaut à 144 mètres). De fait ses dimensions sont hors du commun (485 cm x 270 cm). Elle permet de représenter dans un détail minutieux, l'ensemble des particularités géomorphologiques relevées sur le terrain. La représentation du parcellaire est fine, elle indique les contours des plantations ou des habitations, la nature des cultures, le patronyme des habitants, les divers éléments du bâti,... La carte a été souvent qualifiée d'essentiellement terrestre, mais Moreau du Temple n'a pas pour autant négligé d'indiquer les hauts fonds et les cayes ainsi que de les nommer. Seules manquent les sondes. Mais un marin avisé aurait certainement su tirer le meilleur parti de la carte de Moreau face aux nombreuses erreurs figurant dans les cartes marines de cette époque.

Le travail des ingénieurs géographes du camp et des armées se situe dans la droite ligne du développement en France, dès la moitié du XVIIIe siècle de cartes militaires extrêmement précises. Dès 1748 des instructions sont prescrites aux ingénieurs militaires : elles leurs demandent d’adopter les méthodes utilisées par l’Académie de Sciences. Ces méthodes ont été développées par les Cassini et leurs équipes. Ils les ont basées sur une perception astronomique et géodésique de la planète.
La réalisation d'un canevas géométrique de triangulation, devient le préalable à l'établissement de toute carte qui représente une contrée suffisamment étendue. Ces cartes seront en général dressées à «grande échelle». Elles seront tenues secrètes et conservées par le Dépôt de la Guerre ou par celui des Fortifications. La partie topographique de ces cartes militaires sera toujours superbement soignée. Cependant peu de ces cartes seront finalement produites durant cette période. On peut citer toutefois celles des comté de Nice, de Provence.

Des cartes plus précises que les cartes militaires au 1/14 400 existent cependant. Ce sont les «mappes» ou plans-terroirs c'est à dire des cartes cadastrales représentant le parcellaire. Ces cartes cadastrales sont construites à très grandes échelles de l'ordre de 1/2 000 ou 1/5 000. Elles distinguent les cultures et la nature des terres. Le bâti y est porté. Mais elles sont destinées à soit à des fins fiscales soit à des fins patrimoniales. Elles permettent d'asseoir la levée des taxes et impôts en vigueur. Elles n'avaient pas ou peu de considérations géostratégiques.

En France la représentation du parcellaire a souvent été concomitante aux réformes fiscales notamment celle de la tarification de la «Taille». Dans ce registre, l'exemple de la cartographie cadastrale, réalisée entre 1776 et 1791 à l'initiative de Bertier de Sauvigny, fermier général et intendant de la généralité de Paris, est patent. Le fermier général Bertier de Sauvigny sera l'une des premières victimes des émeutes parisiennes de l'été 1789.

Pour le reste en général, voir le "Neptune François", les cartes du milieu et de la fin du XVIIIe présentaient des échelles de l'ordre de 1/50 000 à 1/100 000. Les fameuses «carte de France des Cassini» elles mêmes, ont été publiées à une échelle de 1 ligne pour 100 toises soit 1/86 400.

La carte de la Martinique de Moreau du temple :



Le travail préalable de constitution du canevas géométrique a été confié aux ingénieurs militaires Claude Loupia (1721, 1788) et Louis Gense. Ils ont principalement effectué les pénibles travaux de triangulation à travers un territoire réputé très difficile, secondés en tous lieux par René Moreau. Ce travail durera un peu plus de 2 ans, de la fin 1763 au début 1766. Les deux géographes auraient quitté la Martinique le 28 mars 1766 (FR ANOM COL E 202). Le canevas géométrique (triangulation) réalisé par les ingénieurs Loupia et Gensse sera le premier travail de ce genre réalisé en Martinique. Claude Loupia n'est pas un débutant en la matière. Il a participé aux campagnes de levés de la «carte de France des Cassini». Il a travaillé dans les secteurs d’Orléans, d’Evreux et de Vendôme entre 1751 et 1753. Suite à ces travaux entrepris sous la houlette d'une organisation privée et civile, il a intégré le corps des ingénieurs-géographes militaires. Il succèdera au poste de brigadier des ingénieurs-géographes (le chef du corps) au célèbre Louis-Charles Dupain de Montesson en 1775 année où ce dernier prendra sa retraite.

Après la campagne de triangulation, Moreau du Temple, est le seul à rester dans l'île. Il doit faire la synthèse des travaux réalisés et produire une carte détaillée. En s'appuyant sur le rigoureux canevas géométrique élaboré, il produit en 1769 la première mouture de cette fabuleuse carte. Elle sera publiée officiellement en 1774 et retrodatée à 1770 : voir à ce sujet la Carte Géométrique et Topographique de l'Isle de la Martinique.

Au moins 3 copies «originales» de la grande carte ont été alors effectuées. Les Gouverneurs de l'époque s'en réservaient une, le Ministre des Colonies ou Secrétaire à la Marine en eut également communication, on peut supposer que les Dépôts métropolitains en reçurent également une.

Antoine Geoffroy du Bourguet, ingénieur en chef des Fortifications dira à ce propos que deux copies détaillées avaient été expédiées en France : l'une au Duc de Choiseul-Stainville, et l'autre au Duc de Choiseul-Praslin (Secrétaire à la Marine de 1766 à 1770). Une troisième copie a été remise au gouverneur général des Îles du Vent, M. de Nozières, qui devait la remettre à M de Boynes, alors ministre de la Marine, puisque la copie expédiée à son prédécesseur avait disparu. En effet, en novembre 1771, Geoffroy du Bourguet qui répond à un courrier du ministre de la marine (Pierre-Etienne Bourgeois de Boynes, nommé en avril 1771) écrit : M Le Bœuf m'a appris que la carte de l'île de la Martinique qu'il avait envoyé au Duc de Praslin [César-Gabriel de Choiseul de Praslin] ne s'était plus trouvée dans son cabinet, et que vous n'en aviez par conséquent point. J'ai tout de suite fait travailler M. Moreau [Moreau du Temple] ingénieur géographe, et le seul dessinateur qui me reste ici à vous en faire une copie que j'aurai l'honneur de vous adresser dès qu'elle sera finie.

Selon un autre Moreau, Moreau de Jonnès cette fois, l'une des copies (ou ses éléments constitutifs) serait restée en Martinique au Dépôt local des Fortifications. Elle échapât à un premier incendie, celui du Dépôt local, mais en 1794 le général anglais Charles Grey va s'en emparer lors de l'invasion de l'île. L'exemplaire sera transporté vers l'Angleterre pour y multiplier les copies. Malheureusement (pour l'Histoire) le vaisseau qui la transportait brûlat entièrement.

Selon l'historienne Monique Pelletier et les documents disponibles aux A.N.O.M [Archives Nationales de l'Outre Mer] Moreau du Temple est resté en Martinique, sur demandes répétées des autorités locales qui le considérait comme un homme ressources. Il avait reçu par ailleurs une concession de 78 hectares, près de Fort-Royal, qu'il n'a jamais mis en valeur. Après avoir produit la grande carte, Moreau va s'employer dans l'île de la Martinique comme ingénieur généraliste. Il travaillera à la fois sur les fortifications, les travaux publics ainsi que sur les ouvrages d'art. Il participa à la réfection des grands chemins existants ainsi qu'à l'établissement de nouvelles voies de communication.

Moreau du Temple décède très brutalement le 10 novembre 1786 dans l'île de Tobago, à laquelle il avait été envoyé fin 1785 par le gouverneur de Damas pour en dresser le plan.
Sa présence à Tobago faisait suite au remplacement de l'ingénieur Pinel, rappelé en Martinique par le directeur général des fortifications de Geoffroy. M. Pinel avait - semble-t-il - dressé le canevas géométrique de l'île, Moreau du Temple prenait donc, à près de 50 ans, la suite des opérations en main. L'ingénieur Pinel est connu pour avoir dressé une carte de la Grenade en 1763 [voir l'exemplaire au RMG - « ROYAL MUSEUMS GREENWICH ».

Moreau du Temple laisse une veuve qui habitait Versailles (la ville pas le château...) et à laquelle il faisait parvenir la plus grosse partie de ses appointements. Résident quasi permanent depuis 1763 en Martinique ou dans les îles adjacentes, les occasions qu'il a eu de revoir son épouse ont été plutôt rares. Il semble qu'il n'a pas laissé beaucoup de patrimoine à ses héritiers. Mais l'adminisration a tenu a vérifier l'inventaire de ses biens aux Isles, au cas où des copies de la fameuse carte (et d'autres encore ...) auraient pu s'y trouver.

Le vicomte de Damas écrit au ministre en novembre 1786 [FR ANOM COL E 167] : j'ai l'honneur de vous rendre compte de la mort du Sr Moreau du Temple, capitaine ingénieur géographe aux Isles du Vent, que j'avais envoyé à Tabago pour y lever le plan général de la dite isle. C'était un très bon officier qui était employé depuis près de vingt ans dans les colonies et qui a rendu de bons services ...


sources :

«Les Îles du mythe à la réalité» [CTHS, 2002]

«La Martinique de Moreau du Temple» [CTHS, 1998]

Archives Nationales de l'Outre Mer [CAOM / ANOM]

Voir l'exemplaire conservé à la BNF : La Martinique de Moreau du Temple