La Martinique à la carte

Mission de l'Isis en 1768 et 1769 : M. Eveux de Fleurieu, et le père Pingré

La mission de l'Isis commence à Rochefort en novembre 1768. La frégate partie pour une mission scientifique destinée à contrôler la fiabilité et la régularité des montres [horloges] de marines (n°6 et n°8) fabriquées par Ferdinand Berthoud, est sous le commandemment d'Eveux de Fleurieu, alors enseigne de vaisseau.
Elle emmène également à son bord, le religieux et astronome-géographe de la marine, le père Pingré. C'est sur le travail de Fleurieu et de Pingré que le succès de la mission repose entièrement.
Deux horloges [montres] marines doivent être testées : la n°6 et la n°8. L'ouvrage publié par Claret de Fleurieu en 1773 (Paris, Imprimerie Royale, en 2 volumes) décrit succinctement les deux horloges. Il apporte aussi de précieuses précisions sur les conditions et les précautions d'utilisation de ces merveilleuses mécaniques.
La campagne de l'Isis de 1768 et 69, suivie trois ans plus tard par la mission de la Flore a permis de réaliser des progrès considérables dans la connaissance des longitudes. L'utilisation des horloges marines par la "royale" a permis au dépôt de corriger dès 1769 un certain nombre de cartes marines. Elles en avaient bien besoin....

Dans ses écrits, Fleurieu critique la façon dont sont réalisées les cartes marines par le Dépôt . Il propose différents procédés propres à améliorer la construction et l'exécution de ces cartes.
Fleurieu met en évidence les incohérences entre les différentes cartes produites au Dépôt dont JN Bellin était alors le 1er hydrographe. Il donne, à titre d'exemple, un tableau comparatif des coordonnées de la la Martinique (voir ci-contre), recensées dans les principales cartes publiées par le Dépôt. Il les met en paralèlle avec les données les plus récentes, calculées à l'aide des horloges marines. Il s'étonne, à juste titre, des différentes longitudes et latitudes qui sont portées dans des cartes parues à peu près à la même période.
Page 408 de son ouvrage, de Fleurieu écrit : en examinant les différentes cartes que M Bellin a dressées pour le Dépôt, on serait tenté de croire qu'il n'a jamais suivi de déterminations fixes. et il renchérit sur le traitement spécifique concernant la Martinique cette île n'a point été placée selon les déterminations que plusieurs astronomes en avaient données & que nous avons eu l'occasion de vérifier. Cette île a quatre positions différentes sur quatre cartes publiées par le Dépôt sans qu'aucune soit conforme aux déterminations ...

Voyage fait en 1771, 1772. volume 1 - 1<sup>ère</sup> partie, page 407

Pour remédier aux imperfections dont il établit la source, Fleurieu propose une méthode basée sur l'utilisation de tables de latitudes croissantes ainsi que de tables de longitudes fermement étabies.
Il propose d'améliorer la technique même de fabrication des cartes marines. Selon lui, il faut les dessiner directement sur le cuivre au lieu de les dessiner sur le papier pour ensuite les calquer sur le cuivre. Cette denière pratique génèrant beaucoup d'imperfections. Il décrit très précisément la méthode et les outils à employer, tant pour construire une carte originale, que pour produire des réductions du "Grand au Petit" ou du "Petit au Grand" de cartes existantes.
Un petit résumé de son approche technique serait le suivant :
ll faut d'abord tracer les échelles sur le cuivre, y assujettir tous les points principaux avec les coordonnées connues dans les tables de latitudes et de longitudes. Dessiner ensuite les côtes d'un point à l'autre. Et faire en sorte que les paralèlles et les méridiens tracés sur la carte aboutissent de part et d'autre aux mêmes divisions, ces lignes devant se couper perpendiculairement.
Car ce n'est pas toujours le cas. Dans certaines cartes du Dépôt, notamment la carte de l'Océan Occidental de 1766, la longitude d'un point change selon que l'on se réfère à l'échelle inférieure ou à celle de l'échelle supérieure.

De Fleurieu critique la carte proposée dans l'ouvrage "Voyage à la Louisiane" du Père Laval (Cul de Sac Royal. Il écrit, les cayes y sont mal placées : les gisements sont défectueux, la grande caye, dont le milieu est à peu près dans le Sud-Ouest du Fort, & qui barre l'entrée de la rade, du Nord au Sud, sur une longueur de près d'une demi-lieue : cette caye, dis-je, n'y est pas marquée...
D'après lui, seul le carton de la carte de Bellin de 1758, celui présentant le Cul de Sac du Fort Royal pourrait être considéré comme exact....mais il ajoute promptement qu'aucune carte de la Martinique n'est vraiment parfaite. Pour l'enseigne de vaisseau, il serait fort dangereux de se fier à aucun plan.

De Fleurieu, convient que sa méthode exige plus de temps et de soins, il ne veut laisser aux défauts éventuels dans l'éxécution des cartes que l'aléa qui dépend de la manière dont on tire les épreuves car on est forcé de mouiller le papier pour pouvoir l'imprimer ;& il s'ensuit que les parties qui se trouvent plus ou moins épaisses se retirent plus ou moins en séchant.

Nommé quelques années plus tard inspecteur-adjoint du Dépôt des Cartes et Plans de la Marine, Claret de Fleurieu fera en sorte que ses préconisations en la matière soient adoptées et mises en oeuvre.