Résumé des travaux de Moreau de Jonnès, sur la carte Physique et Minéralogique, Statistique et Militaire de la Martinique, présentés à l'Académie en 1816 par M. le Chevalier Delambre, Secrétaire Général de l'Académie des Sciences

note de l'auteur : Moreau de Jonnès tente de reconstituer l'historique de la production de cartes de la Martinique. Il se fourvoie à plusieurs reprises dans cet historique largement incomplet et parfois inexact. Mais, à sa décharge, Moreau n'avait pas toutes les cartes en main.
Les observations qu'il nous transmet sur les différentes cartes (relief, orientation, similitudes...) ne sont, par ailleurs, pas dénuées d'un bon sens de l'observation et d'une bonne maitrise de la cartographie...
Il semblerait qu'Alexandre a eu la chance d'analyser la carte de son homonyne (René) en tout ou partie. Même s'il se trompe sur l'année, il aura pu avoir en mains les différentes parties qui ont été ensuite assemblées.
Il loue le travail de René, mais semble plus circonspect sur le travail des autres ingénieurs des armées. L'information sur le transfert de la carte en Angleterre par le Gal Grey, doit être fondée dans la mesure où Moreau de Jonnès l'a recueillie peu d'années après les faits. Les sources étaient encore fraîches.
Moreau profite de cet historique pour rapeller le rôle ambiguë d'un officier français qui aurait activement collaboré avec l'anglais. Il en parle avec acrimonie dans "Aventures de Guerre".

Pour ma part, je reprends ici, et tel quel, le résumé présenté à l'Académie Royale de l'Institut de France, paru dans les Annales Maritimes et Coloniales de 1817.

Dès l'an 1640, le missionnaire Dutertre visita la Martinique et dressa un croquis de ses côtes. L'exactitude en paraît étonnante, quand on considère les obstacles que durent lui opposer les Caraïbes et les bois qui couvraient alors la totalité de l'île. En 1693, un autre missionnaire, le P. Labat étant envoyé à la Martinique, dressa, pour la joindre à son Voyage, qui ne parut qu'en 1722, une autre carte qui semblerait n'être qu'une copie de la précédente, s'il n'en avait rempli le périmètre de reliefs dessinés d'imagination. Le P. Dutertre avait esquissé la Montagne Pelée; il avait figuré les deux pitons du Carbet sans leur donner de nom : le P. Labat les nomma dans sa carte et les représenta comme deux hauts-reliefs dentelés : il indiqua le lac de la Montagne Pelée, et le premier il figura le morne Calebasse et le Gros Morne; mais il exagéra beaucoup les dimensions de ce dernier.

En 1720, le P. Laval fit une carte qui ne diffère pas essentiellement de la plus ancienne. En 1725, le P. Feuillée en dressa une autre plus inexacte qu'aucune des précédentes. En 1741, la Condamine, en visitant le sommet du volcan éteint de la Montagne Pelée, gagna la fièvre jaune, à laquelle il n'échappa que par un rare bonheur. Le seul résultat de son excursion fut une mesure approximative de la hauteur de la Montagne. En 1751, Chanvallon, qui avait été administrateur à la Martinique, donna à son tour une carte qui ne se distingue des précédentes que parce qu'elle est plus mal orientée. D'après l'opinion vulgaire, qui n'est peut-être elle-même qu'une tradition caraïbe, il désigna la Montagne Pelée comme un ancien volcan, et il transforma en un peleton de monticules en pain de sucre les pitons volcaniques du Carbet, dont les pyramides de porphyre sont deux fois hautes comme le Vésuve et le mont Hécla.

La carte dressée en 1758, par Bellin, ne diffère des précédentes que par la grandeur de son échelle, par des profils de relief jetés au hasard, et par des groupes informes qu'il y a dessinés pour désigner la Montagne Pelée, le piton Vauclin, et ceux du Carbet. La carte de Th. Jefferys, géographe du roi d'Angleterre, en 1761, d'après de prétendues observations d'un M. Houel : on n'y remarque que l'esquisse de reliefs imaginaires : elle a eu deux autres éditions, qui ne sont pas plus fidèles que la première.

En 1772, MM. Verdun, Borda et Pingré, déterminèrent la longitude et la latitude du Fort-Royal, ainsi que celles des principaux saillans de l'île, dont la position et l'étendue ne furent plus douteuses. Il est à regretter que leurs observations aient été restreintes à l'hydrographie, et ne se soient pas étendues aux opérations géodésiques. Ils indiquèrent seulement la Montagne Pelée, le Vauclin et les pitons du Carbet; ces dernières montagnes paraissent, dans leur carte, au nombre de trois : celles de Dutertre et de Labat n'en montrent que deux.

Enfin, en 1776, Moreau du Temple fut chargé de lever la carte physique et géodésique de la Martinique. Il mit, dans ce travail immense, autant de talent que de persévérance, et fit tout ce qu'il était possible de faire alors. Cette carte est le meilleur ouvrage de topographie qu'on ait sur l'Archipel; mais les parties qu'il fut obligé de confier à ses collaborateurs sont très-loin du degré de perfection de celles qui sont entièrement de lui. Malheureusement ce géographe, très instruit d'ailleurs, n'avait aucune connaissance géologique.

En 1794, lors de la prise de la Martinique, cette carte tomba entre les mains du général anglais Charles Grey, qui l'envoya en Angleterre, afin qu'on en multipliât les copies; mais elle fut consumée dans l'incendie du vaisseau qui la transportait, et les soins qu'on avait pris pour sa conservation eurent un effet tout contraire. Le ministère anglais désirant avoir une carte physique qui pût, dans tous les temps, servir à tracer les opérations militaires d'une invasion, chargea un officier français de ce travail, qui ne fut point terminé.

Par suite du traité d'Amiens, la Martinique ayant été rendue à la France, plusieurs officiers du génie y furent envoyés; mais ils périrent presque tous de la fièvre jaune en arrivant. MM. Allaire et Moreau de Jonnès, aides-de-camp du commandant en second de la colonie, furent chargés de lever une carte nouvelle. A peine leurs opérations étaient-elles commencées, que M. Allaire fut atteint lui-même de l'épidémie, et périt en cinq jours de maladie. M. Moreau de Jonnès ne résista que difficillement aux effets de l'action du soleil des tropiques et aux exhalaisons délétères qui s'élèvent des marais fangeux et des forêts humides qu'il avait à traverser, journellement. Le général qui vérifiait ses opérations sur le terrain, succomba enfin lui-même, et M. Moreau de Jonnès resta seul de tout son état-major. Il s'occupa de ce travail pendant huit années, et ayant été fait prisonnier de guerre, ce ne fut qu'avec peine qu'il parvint à sauver ses manuscrits et ses cartes.