Dans son mémoire instructif sur le travail de la carte de la Martinique rédigé après l’achèvement de la triangulation de la Martinique [Archives Nationales, Centre des archives d’Outre mer à Aix-en-Provence), l’ingénieur géographe militaire Claude Loupia écrit ceci :

« En janvier 1763, le Roi donna des ordres pour que plusieurs de ses ingénieurs géographes passassent dans les Iles Antilles sous le vent pour y lever les plans des dites Iles. Les ordres furent délivrés en mai ainsi que les brevets dont le Roi les honora. L’embarquement fut déterminé à Rochefort, il se fit du premier septembre au 10 octobre. Leur arrivée à la Martinique fut du 6 au 10 novembre, chacun passa ensuite à sa destination, trois pour la Guadeloupe, deux pour Sainte-Lucie, et trois restèrent à la Martinique ».

C’est du travail que j’ai fait dans cette colonie que je parle dans ce mémoire.

« Le 2 décembre, nous allâmes en reconnaissance au quartier du Lamentin dans le dessein de chercher un lieu propre à y mesurer une base. Après plusieurs recherches nous trouvâmes un canal le long duquel il nous ne nous était possible que de mesurer une base de 861 toises dont il fallut nous contenter ».

« Après avoir fait préparer le terrain par des nègres que le gouvernement avait accordés pour nous servir, nous mesurâmes cette base jusqu’à cinq fois afin de n’avoir aucun doute sur cette mesure qui devait être la base fondamentale du travail ».

« Par ma commission, j’étais chargé d’exécuter le canevas géométrique de la carte générale de cette Ile. Je me suis servi d’un graphomètre à lunette d’un quart de cercle, d’un pied de rayon (ndla : soit environ 32,7 cm), avec une division de nonius de minute en minute (ndla : en quelque sorte le degré de précision du vernier) ».

« Des deux extrémités de la base, dont j’ai appelé l’une Bossond parce qu’elle est près de la maison de l’habitation qui porte ce nom, et l’autre Patrice pour la même raison, j’ai déterminé un petit arbre sur le rocher près de la maison de l’habitation le Merle. Des deux mêmes extrémités j’ai déterminé un signal sur le morne Trochon. C’est un piton détaché d’un chaîne de montagnes dite Barre de l’Ile du quartier du Trou au Chat ».

« Sur la base du piton Trochon à l’arbre rocher le Merle, j’ai déterminé la maison Ruire morne Piquet quartier du Trou au Chat. Sur celle de morne Trochon au signal Patrice, j’ai déterminé un signal sur une petite élévation près le bourg du Lamentin. Sur la base du signal près le dit bourg à la maison Ruire morne Piquet j’ai déterminé un arbre mort sur une des hautes positions de l’Ile dit le morne des Signaux au dessus de la paroisse des Trois Ilets…».

« C’est sur ce canevas que j’ai déterminé toutes les autres positions dont je ne parle point ici parce qu’elles s’apercevront assez dans mon travail ».

« Il serait à souhaiter que tous les pays de côtes en France et dans les possessions françaises fussent levés sur un canevas semblable. L’on pourrait alors travailler d’après l’histoire du pays et non d’après de vrais romans comme sont les cartes données jusqu’à aujourd’hui ».

« Ayant ainsi parcouru toute l’Ile et relativement aux connaissances que j’ai acquises pendant mon travail, je joins ici les observations que j’ai faites sur l’Ile en général, en ne m’écartant point de ma mission ».

« Cette île ou cette excroissance de terre m’a paru avoir subi toutes les révolutions à quoi la terre est sujette ».

« Les trois éléments destructeurs et régénérateurs, ont ici, comme partout ailleurs fait sentir leurs puissances. Les parties qui se sont trouvées étayées par d’immenses rochers se sont soutenues. Celles qui ont cédé aux efforts d’un des trois éléments se sont écroulées. De là les montagnes et les vallées. Les eaux qui tombent sur les montagnes ont trouvé leur lit dans ces mêmes vallées et les hautes montagnes de cette île peuvent être regardées comme les réservoirs de l’île ».


« Il y a trois sortes de montagnes ici :

Les plus hautes et les plus considérables que l’on nomme dans le pays «Montagne» sont au nombre de trois :

à savoir la MontagnePelée (1) qui est la plus haute des trois, celle qui est presque au Centre de l’île (2) et qui forme par le haut trois pointes [appelée aujourd’hui Pitons du Carbet] que l’on nomme piton du Fort Royal, piton du Carbet et piton de Sainte-Marie, et la Montagne du Vauclin (3).

La deuxième espèce de montagne s’appelle ici piton. Ce sont celles qui paraissent détachées des grosses montagnes et qui ne sont pas si élevées et que l’on appelle Morne ou Barre. Des chaînes de montagnes dont la plupart partent des hautes montagnes de l’Ile et qui vont toujours en diminuant vers la mer. On peut les regarder comme des contreforts à ces mêmes grosses montagnes de l’isle »

« Des rivières du pays :

La montagne qui est presque au centre de l’île fournit 14 ruisseaux que l’on nomme rivières dans l’île parce qu’ils sont assez considérables et qu’ils ne tarissent jamais.

Ces rivières sont la Lézarde (1) qui se forme des trois branches : elle traverse tout le Lamentin, borde le Trou au Chat et tombe en mer dans la baie dite du Fort Royal ainsi que celles du Lamentin (2), la rivière Monsieur (3), la rivière de l’Hôpital ou du Fort (4), la rivière de la Case des Navires (5), de la Case Pilote (6), du Carbet (7), la rivière Capot (8) qui sépare la Grande Anse d’avec la Basse-Pointe. Celles de la Grande Anse (9), du Lorrain (10), du Marigot (11), de Sainte-Marie (12) et du Galion (13), il y a beaucoup de ravines qui se trouvent entre les dites rivières dont je ne fais pas mention en ce qu’elles ne sont pas considérables. »

[ndla : à cet inventaire il manque la rivière la Manche qui constitue la quatorzième rivière annoncée]

« La montagne Pelée fournit 11 rivières, à savoir : la rivière du Fort Saint-Pierre (1), celle dite des Pères (2), la rivière Blanche (3), la rivière Chaude (4) qui tombe en mer à la Pointe La Marre, celle du Prêcheur (5), celle de l’Anse Céron (6), la Grande Rivière (7) qui sépare le quartier du Prêcheur d’avec le Macouba (entre la rivière de l’anse du Céron et la Grande Rivière, il y a plusieurs ruisseaux qui partent des mornes qui sont dans cette pointe de l’Ile qui peuvent être regardés comme les contreforts de la montagne Pelée du côté de cette pointe). La rivière du Macouba (8), celle de la Basse Pointe (9) et la rivière Falaise (10) qui tombe dans la rivière Capot (11). »

« La montagne du Vauclain fournit 4 rivières, à savoir celle du Vauclin (1), du Simon (2), la Rivière-Pilote (3) qui se forme de deux branches dite Grande Pilote et Petite Pilote dont la jonction se fait près après le dit bourg, la branche dite Petite Pilote ne vient pas directement de la montagne du Vauclin, elle part du canton dit la Régale, la rivière Salée (4) qui tombe en mer près le bourg du même nom. »

« Il y a outre cela plusieurs ruisseaux ou ravines qui partent de différentes barres ou chaînes de montagnes comme celles du François, du Macouba, du Marin, des Trois Rivières , de l’Anse du Céron et autres Les quartiers des Salines, du Diamant, des Anses d’Arlets n’ont que des ravines qui sont souvent sèches ».

« Des Chemins Royaux de l’Isle :

Il y en a quatre

Celui du Fort Royal au bourg de Saint-Pierre par le bord de mer qui est mauvais et dangereux en plusieurs endroits. Celui de Saint-Pierre à la Trinité par la Basse-Pointe où l’on traverse la rivière Capot. Il suit la mer et est très praticable jusqu’à Saint-Marie après quoi il devient difficile jusqu’au bourg de la Trinité. Il y a encore quelques mauvais passages près de Saint-Pierre à un endroit que l’on nomme le Réduit (ce Réduit a été dit-on très essentiel autrefois, le pays étant plus couvert en bois, mais il est devenu tout à fait inutile par la facilité qu’on aurait à le tourner). Le seul endroit qui m’a paru intéressant dans la communication de Saint-Pierre à la Basse Pointe et dans un cas de guerre où l’on pourrait disputer le passage avec succès à l’ennemi est au environs du premier piton la Calebasse. C’est une position très intéressante. Le Chemin du Fort Royal à la Trinité qui forme à peu près une patte d’oie à l’habitation de la défunte veuve Verpré dont une branche va au Gros-Morne, l’autre à la Trinité et la troisième au Robert (la position de cette habitation m’a paru essentielle et très propre à opposer des difficultés invincibles à un ennemi qui voudrait pénétrer par ces côtés là).

Le Chemin du Fort-Royal au Marin par le Lamentin, la Rivière Salée, la Rivière Pilote et le Marin. Il y a un chemin de la Rivière Salée à l’Anse du Céron qui et très praticable. C’est le débouché des quartiers du Diamant, de l’Anse du Céron et de Sainte-Luce (le seul endroit où il m’a semblé qu’aidé des difficultés naturelles, l’on pouvait s’opposer à un ennemi qui pénétrerait de ce côté là, serait aux environs de la sucrerie neuve des héritiers Oucque et de l’habitation Milet) ».

« Il y a un chemin par le bord de mer qui forme un ceinture autour de l’Ile, il y a cependant quelques endroits où il est interrompu ou difficile à pratiquer tel qu’à la pointe du Prêcheur, à la pointe du Cap Ferré et des Anses d’Arlets et des AnsesNoires ».

« Il y a outre cela des chemins de bourg à bourg et aussi des chemins de communication d’habitations à habitations. La nécessité des communications en temps de guerre en a fait pratiquer trois, dits chemins des hauteurs, l’un du Fort-Royal à Saint-pierre qui descend au Carbet et qu’il serait possible de continuer toujours par les hauteurs jusqu’au bourg de Saint-Pierre, le deuxième de Saint-Pierre à la Trinité par Champflore d’une pratique très difficile et le troisième du Fort-Royal à la Trinité un peu plus aisé à pratiquer que les deux autres.

En général ces trois chemins sont difficiles à suivre : comme ils sont sur la pente des hautes montagnes, ils sont sujets à être rompus tous les ans par des écroulements causés par l’abondance des pluies qui tombent dans certaines saisons et par conséquent sont d’un entretien fort onéreux et cependant nécessaire en temps de guerre ».

« J’ai remarqué en général qu’il n’y avait point de beaux chemins dans l’Ile et cela à cause de la façon dont ils sont pratiqués. C’est jusqu’à présent les habitants qui en ont été chargés et peu entendent cette partie là. Les sarclages des chemins ne sont pas assez fréquents. Il devrait y en avoir au moins quatre par an ou tous les trois mois. Les chemins qui sont établis sur la pente des montagnes devraient avoir des traverses de cinq toises en cinq toises et toutes les vingt toises une traverse plus forte que les autres pour conduire les eaux ou dans les falaises ou dans un fossé pratiqué du côté de la montagne ».

« La largueur des chemins royaux en pays plat doit être de cinq toises de large au moins et deux bons fossés aux deux côtés, en pays de montagne, même largeur avec les précautions indiquées ci-dessus ».




Les ANOM [Archives Nationales de l'Outre-Mer] disposent de deux copies manuscrites et contemporaines de la carte des triangles du géodésien Claude Loupia.
Les cartes des triangles correspondent bien à celle dressée par l'ingénieur et géodésien, Claude Loupia. L'on y retrouve la base entre les habitations Patrice et Bossond, indiquée dans le rapport [voir plus-haut], ainsi que les différentes caractéristiques des signaux employés.