La Martinique à la Carte : page spéciale sur Jean Benoist

Jean Benoist : un Visiteur Lumineux




en référence au titre de l'ouvrage collectif Au visiteur lumineux. Des îles créoles aux sociétés plurielles. Mélanges offerts à Jean Benoist. réalisé sous la direction de Jean Bernabé, Jean-Luc Bonniol, Raphaël Confiant et Gerry L'Etang. Editions Ibis Rouge.

Jean Benoist est reconnu unanimement par ses pairs comme le précurseur fondamental dans l'étude anthropologique des sociétés créoles.

Qu'elles soient situées dans l'Océan Indien ou bien dans la mer des Caraïbes, le scalpel incisif du docteur, a grandement contribué à la compréhension de ces sociétés métissées.

Les premiers travaux de Jean Benoist s'articulent, à la charnière des années 1960-1970, autour du Centre de Recherche Caraïbes du Fond Saint-Jacques à Sainte-Marie, véritable antenne de l'Université de Montréal en Martinique, qu'il aura aussi grandement contribué à créer en 1969.

Á cette époque, le Centre de Recherche Caraïbes présente sous la plume de J. Benoist, dans un petit fascicule imprimé au Canada, une étude sur les types de plantations et groupes sociaux à la Martinique.

Cartes des Exploitations Agricoles de la Martinique - 1960 L'ouvrage possède, en dernière page, une carte réduite (voir ci-contre) très originale qui décrit de façon détaillée les contours des Habitations avant les grandes mutations des années soixante-soixante-dix qui ont provoqué leur démantèlement partiel ou total.

Cette carte réduite à petite dimension est tirée d'une grande carte au 1/50 000, composée dès la fin des années cinquante : la Cartes des Exploitations et des Industries Agricoles de la Martinique. [voir plus bas dans cette section]

En 1959, Jean Benoist secondé par Christian Crabot (Professeur agrégé de géographie), s'est attelé à la réalisation d'âpres et d'ardus travaux de terrain, d'abord pour arpenter puis pour cartographier les petites comme les grandes propriétés agricoles. Pour en dresser une typologie éminemment pertinente, ils ont battu la campagne comme avaient pu le faire avant eux, deux ou trois siècle auparavant, les premiers missionnaires, suivis plus tard par les ingénieurs géographes des camps et des armées (1763) entraînés par Moreau du Temple, ou encore quelques années après comme Moreau de Jonnès, et enfin comme les fabuleux ingénieurs hydrographes qu'ont été Paul Monnier et son second Gabriel Cyprien Le Bourguignon-Duperré.

Dans les années « soixante-soixante-dix », le cadastre de la Martinique était encore relativement embryonnaire voire même inexistant dans certaines parties de l'île. Seules les cartes de la Compagnie Aérienne Française [CAF] qui dataient des années trente, couvraient l'ensemble du territoire. Mais elles restaient discrètes sur l'aspect de la propriété du sol. On pouvait cependant y deviner l'organisation territoriale des principaux domaines. Les cartes de la C.A.F, ainsi que les nombreuses photographies aériennes correspondantes, prises dans les années 1925 et 1926, devaient d'ailleurs être le prélude à la constitution d'un véritable cadastre de l'île.

Dans son laborieux travail cartographique, Jean Benoist apparaît là aussi comme le Visiteur Lumineux, l'arpenteur éclairé, le témoin d'exception, qui a su décrypter les glyphes des origines de l'occupation du sol, de l'habitat, du peuplement, ces codes complexes qui ont conduit à cette économie de plantations ou d'Habitations, dont le modèle de développement a façonné les comportements humains. Comme il le dit si bien lui-même dans ses « Entretiens » avec Joseph Josy Lévy :

mon terrain parmi les békés de la Martinique, les Blancs-créoles, par exemple, s'est fait, dans l'approche parfois difficile de cette partie de la population, au travers de fréquentations qui n'étaient presque jamais explicitement « de terrain », mais où, au passage, dans des repas, dans des rencontres, dans ma fonction médicale, je notais. Et aussi à travers des documents écrits : les généalogies, les propriétés foncières, la structure de la plantation, le fonctionnement des usines, l'histoire socio-économique de la propriété. Les documents étaient complétés par une observation directe, à travers des relations personnelles, du fonctionnement d'une grande plantation, de ses cadres, des rapports entre les groupes sociaux.

Parfait exemple de confrontation permanente entre le savoir théorique et l'expérience de la concrète réalité.

Le fascicule types de plantations et groupes sociaux à la Martinique, comme les autres ouvrages de Jean Benoist, sont disponibles, libres de droit, chez Les Classiques des Sciences Sociales sous la rubrique Publications sur les Sociétés Créoles.



Quelques éléments sur la grande Carte de MM Crabot & Benoist


Cartes des Exploitations Agricoles de la Martinique - 1960 Établie en 1959 et 1960, cette carte a pour vocation de faire l'état des lieux du coeur du système productif de l'île que sont alors les économies agricole et agro-industrielle. La carte montre ainsi la répartition des Habitations avec leurs principales limites territoriales. Les auteurs ont distingué les grandes des moyennes et petites exploitations agricoles. Ils ont placé les industries agro-alimentaires (industries de transformation) et donné des repères quantitatifs de leur volume d'activité. Les principales usines sont recensées, qu'elles produisent du Sucre et/ou du Rhum ou bien encore de la conserve d'ananas. Á côté des produits agricoles végétaux, MM Crabot et Benoist ont aussi repertorié les principales productions animales. Ils ont placé les élevages de Bovins et d'Ovins.

La sémiologie graphique de la carte doit beaucoup à la rigueur méthodologique qu'ont portée ensemble les deux aventureux pionniers que sont messieurs Crabot et Benoist. Ce travail méticuleux et infiniment précis gagnerait à être rapproché des statistiques de ces années là (1960 et suivantes). Celles notamment produites par les services du Ministère de l'Agriculture (Direction de l'Agriculture et de la Forêt) en charge des enquêtes et des recencements agricoles modernes de l'île.

Cartes des Exploitations Agricoles de la Martinique - 1960 Jean Benoist toujours dans ses « Entretiens » avec Joseph Josy Lévy nous relate la façon dont les choses se sont agencées :

... c'est alors que nous avons décidé, avec Christian Crabot, agrégé de géographie au lycée Schoelcher, de collecter les données primaires qui manquaient avant toute étude sociologique. Il n'y avait pas de cadastre à la Martinique, et nous ne pouvions étudier la place des grands planteurs dans l'économie agricole martiniquaise sans avoir des données précises sur la structure financière. Nous avons donc décidé de cartographier la grande propriété de l'île. Travail fou mais fascinant : parcourant l'île avec des cartes au vingt millième nous y avons porté les limites de toutes les grandes propriétés. Grâce au réseau d'amis et de malades, nous avions nos entrées à peu près partout ; on nous montrait des documents notariés, ou bien on nous promenait sur les terres. Nous relevions les limites des propriétés, leur nom, le siège de leur foyer, leurs activités, le type et l'implantation des cultures visibles au jour de notre passage. Christian Crabot a ensuite dessiné à partir de nos relevés la carte au cinquante millième des propriétés de la Martinique en 1960. Nous l'avons publiée à nos frais, et vendue par souscription, car, bien entendu, tous ces travaux étaient entièrement auto-financés. Il n'était question ni de crédits de recherche ni de subvention. Il fallait prendre du temps sur les week-ends, sur les soirs, car le travail professionnel était lui-même à plein temps.

La préparation de cette carte nous a donné une connaissance très profonde du terroir, qui a été pour moi un cadre de lecture fondamental pour les années qui ont suivi. J'avais ainsi le quoi et le qui du monde de la plantation. Le travail anthropologique a été d'identifier le qui fait quoi, et le comment.


Dimensions de la grande carte : cm x cm
échelle : 1 / 50 000