La Martinique à la Carte : biographie des ingénieurs géographes, hydrographes, cartographes et autres géodésiens

Biographie sommaire des Géographes, Hydrographes et Cartographes.



Si l'on veut croire certains analystes contemporains, la cartographie, tout comme les recensements, ont surtout servi à préparer la guerre et à la faire.
Ils soutiennent que cartes des territoires et recensements des personnes étaient dressés pour lever les indispensables impôts nécessaires à l'effort de guerre. Les cartes auraient ensuite servi à planifier les invasions, préparer les sièges, superviser les combats sur les champs de bataille.
Lorsque l'on analyse les cartes géographiques, on s'aperçoit que diverses thématiques ont précédé ou ont accompagné les préoccupations guerrières et fiscales. Ainsi une carte peut avoir été dressée dans un but mercantile (routes commerciales, comptoirs,...) afin de faciliter les échanges économiques.

Là, elle aura un fond davantage religieux (évêchés, itinéraires de pèlerinage, contrées à évangéliser,...). Ailleurs elle sera le reflet des préoccupations des hommes de la mer souhaitant éviter les écueils et les récifs, connaître les caps, les vents et les courants pour arriver, sains et saufs, à bon port.

Pour ce qui concerne les cartes des îles Antilles et plus particulièrement celles de la Martinique, toutes ces thématiques se retrouvent, soit isolément soit de façon associative.
On rencontre ainsi des cartes à caractère maritime (cartes marines). Elles présentent les sondes (mesures bathymétriques) et les mouillages sûrs. D'autres cartes sont davantage à caractère religieux, elles indiquent les partitions territoriales entre les différentes congrégations chargées d’évangéliser les populations. D'autres encore, insistent sur l'économie et positionnent les sucreries, les moulins, les lieux de production agricole (plantations, habitations, etc). Les considérations militaires sont dans beaucoup de cas également présentes, les forts, batteries et ouvrages de défense apparaissent couramment.

L'ensemble du jeu de cartes de la Martinique, présenté dans ce site, montre une vaste production ...issue de cartes vendues à l'unité ou à la feuille, atlas de toutes origines et de tous les formats, récits de voyages ou d'évènements particuliers, gazettes et journaux,...basée finalement sur un nombre de « modèles » assez restreint.
Ces modèles ont été copies et recopiés, au gré des besoins, souvent sans apport cartographique supplémentaire c'est à dire sans information nouvelle, sans valeur ajoutée. Parfois même on constate entre deux versions successives l'ajout d'erreurs ou d'inexactitudes.

Faute de réglementation sur les droits d'auteur, les géographes se copiaient ordinairement les uns les autres, pour alimenter leurs atlas et leurs productions respectives. Ils omettaient parfois (et même souvent) de vérifier l'existence de sources plus récentes. Ils omettaient aussi de vérifier l’exactitude des informations qu’ils recopiaient. C'est pourquoi il est fréquent de rencontrer des cartes « obsolètes » de la Martinique, reprises des décennies après une version plus « moderne ».
La plupart des cartes géographiques de la Martinique ont été « dressées » par des hommes (point de femmes hélas) qui ne se sont jamais rendus physiquement dans l'île. Ces « géographes de cabinet », dont Bellin peut être considéré comme l'archétype, ont travaillé, loin du terrain, à Paris, Londres ou Amsterdam...
François de Dainville (dans Le langage des géographes) date l'apparition du mot géographe à 1557. Il remplace progressivement celui de cosmographe. Mais il faudra attendre l'année 1877 pour voir apparaître celui de cartographe.
Les géographes ont donc compilé les informations produites par les représentants des autorités souveraines [notamment les plans produits par les arpenteurs royaux, &c.], par les ingénieurs militaires chargés de fortifier les défenses, par les nombreuses observations des colons.

Ils ont aussi travaillé sur l'interprétation de récits de marins ou de voyageurs. Les données recueillies étaient parfois erronées, même justes elles pouvaient être mal interprétées. Dans l'ensemble, peu de géographes avaient les moyens nécessaires à l’authentification ou à la vérification des informations portant sur ces lointaines contrées.
A côté de ces géographes de cabinet, on trouve aussi des géographes de terrain qui ont séjourné et oeuvré dans les îles. Les premiers d'entre eux ont été amenés à dresser des cartes, par le hasard ou la nécessité. Les précurseurs comme Christophe Colomb ou de La Cosa ont tracé les contours des nouvelles contrées.
Pour ce qui concerne la Martinique, des hommes de tous horizons ont dressé cartes et plans de l’île.
D'abord, fin XVIIe début XVIIIe, ce furent principalement des religieux à fort profil scientifique qui levèrent les premières cartes et firent les premières observations astronomiques pour déterminer, avec des moyens rudimentaires, les longitudes et latitudes.
Ainsi se sont succédés, les Révérends Pères : Dutertre, Labat, Plumier, Feuillée, et tant d'autres.
Après eux, des missions spécifiques sont venues mesurer et calculer les coordonnées de l'île, relever la nature des fonds et des courants. Les marins comme, Eveux de Fleurieu, suivi de Verdun de la Crenne, accompagnés tous deux d'éminents scientifiques comme le Père Pingré ou le Chevalier de Borda.

La spécialisation a ensuite produit des ingénieurs géographes ou hydrographes de métier et de terrain, pétris de talents comme Moreau du Temple, Loupia, ou Paul Monnier, qui sont venus réaliser de gigantesques travaux géodésiques et hydrographiques.
Il ne faut pas exclure les nombreux ingénieurs des fortifications, véritables architectes militaires, tels François Blondel, les frères Payen, ou de Caylus, présents dès le début de la colonisation de l'île. Ils ont apporté une large contribution à la cartographie détaillée en dressant les plans des principaux ouvrages de défense (forts et fortins, batteries, redoutes ou redans).
Ces plans constituent une mine extraordinaire d’informations dans laquelle les géographes métropolitains sont venus abondamment puiser. Parmi ces ingénieurs militaires des fortifications, certains ont également dressé des cartes géographiques et hydrographiques.



Les Précurseurs du nouveau monde



Juan de la Cosa y Vycaíno (inconnue, 1509)

Juan de la Cosa participe activement aux voyages exploratoires de Christophe Colomb. Lors du premier voyage du génois qui aboutit à la découverte du nouveau monde, en 1492, de la Cosa était pilote et propriétaire de la nef galicienne la "Santa María". Son navire s'échouera dans la nuit du 24 au décembre 1492 sur la côte nord de Santo-Domingo. C'est avec le bois et les matériaux récupérés de la "Santa María" que les espagnols construisirent la première construction coloniale des Amériques. C’était une fortification, ils la nommèrent «Fort de la Nativité» en référence à la nuit de Noël. Beau nom pour le préalable à l’éradication des indiens des Antilles !!!

Lors du second voyage exploratoire, qui s’est étalé de 1493 à 1494, Juan de la Cosa est parti comme cartographe de l’expédition. Il aura donc l'occasion de prendre d'innombrables notes et références pour composer sa fameuse carte datée des environs de l'an 1500 par les experts.

De 1499 à 1509, de la Cosa prend une part active aux voyages de découvertes des autres explorateurs mandatés par leurs Majestés Catholiques (Isabelle et Ferdinand souverains de toutes les Espagnes). Ainsi, la Cosa accompagne Rodrigo de Bastidas, Alonso de Hojeda (1471, 1515), Amerigo Vespucci (1451, 1512) et Vicente Yanez Pinzón (ca 1461, ca 1524).

Il trouve la mort dans des circonstances tragiques. Lors de l'expédition d'Alonso de Hojeda qui tentait implanter une tête de pont sur la Terre Ferme (Tierra Firme) sur la côte de l'actuelle Colombie.

Hojeda avait été nommé gouverneur de ces régions inconnues et se devait de bâtir une capitale pourvue d'un bon mouillage pour assurer son emprise sur ces nouvelles contrées. Les indiens commençaient à combattre ces nouveaux venus qui voulaient les soumettre par la force, leur imposer tribut et religion.

Près du village de Turbaco (dans l'actuelle Colombie, près de Carthagène), de la Cosa fut capturé par les « Naturels » qui le torturèrent à mort. Ce furent certainement de justes représailles répondant aux atrocités commises par les espagnols. De la Casas mentionne dans son « Histoire des Indes » :

En parcourant ces divers endroits à la recherche de choses à voler, ils tombèrent sur le corps de Juan de la Cosa, qui était ligoté à un arbre, semblable à un hérisson de flèches ; et comme probablement à cause de l'herbe vénéneuse, il était enflé, déformé et avec des marques épouvantables et horribles, les Espagnols prirent tellement peur qu'il n'y eut personne qui osât reste sur place cette nuit là.




Pierre Martyr d'Anghiera (1455, 1536)

Le livre "de Orbe Novo" soit "du Nouveau Monde" de Pierre Martyr d’Anghiera dont les premières éditions originales ont été publiées entre 1511 et 1530, cette dernière année correspondant à la parution de l'édition complète. Elle inclut les premières descriptions des voyages réalisés par les explorateurs espagnols vers le Mexique, l’Amérique centrale, l’Amérique du Sud et les Antilles.

De Orbe novo présente également les premières cartes imprimées consacrées aux Amériques. Les sources de Pierre Martyr d’Anghiera sont principalement les récits des 3e et 4e voyage de Colomb dont les détails ont été rapportés par Fernando Colomb (fils aîné de Christophe) qui a participé à ces expéditions. Les comptes rendus des voyages d’Alonso de Hojeda (1471, 1515) ont également été une source importante.

D'Anghiera fut aussi l'historien royal de la cour d'Espagne. Il a été, à ce titre, directement en relation avec les explorateurs et conquérants du nouveau monde : Colomb et ses fils, Cortés et bien d'autres contemporains encore (les frères Pinzón dont Alonzo Pinzón, de la Cosa et Bartholomé de la Casas premier espagnol à se lever contre les exactions de ses compatriotes et qui témoignera de l'anéantissement des indiens dans son ouvrage sur la Destruction des Indes.




Benedetto Bordone (ca 1450, ca 1531)

Benedetto Bordone est un cartographe né à Padoue aux environs de 1450 et émigré à Venise vers les années 1492-1494. Il a d’abord illustré des livres et des documents officiels pour les érudits et l'administration de Venise. Il s’est ensuite orienté vers la gravure sur bois pour réaliser des illustrations et des cartes. Il est surtout connu pour sa « sphère du monde » de 1508 qui inclut les îles des grandes Antilles.

Exploitant la veine des « insulaires » en très vogue à cette époque, dont les plus fameux ont été produits par Bartolomeo da li Sonetti, Bordone publie son œuvre majeure intitulée Libro di Bendetto Bordone Nel quale si ragiona de tutte l’Isole del mondo, publiée vers 1528. Elle présente les différentes îles alors connues des Antilles, et de façon isolée. La deuxième édition parue en 1534 adopte le mot ISOLARIO, c'est là qu'il sera employé pour la première fois semble-t-il. Ainsi cette oeuvre consacrée aux îles sera également le premier « ISOLARIO » portant sur le nouveau monde. L'ouvrage est divisé en trois volumes, le premier est relatif aux îles et péninsules. Les cartes de Cuba, Hispaniola, de la Jamaïca et des petites Antilles (îles caraïbes) y sont notamment présentées.




Samuel Champlain (1567, 1635)

Né en 1567, Samuel Champlain [ou Samuel de Champlain] était un soldat, un marin, un aventurier de la meilleure espèce, ainsi qu'un habile commerçant. Il a créé en Amérique Septentrionnale un fructueux négoce de peaux et fourrures. Il entame son premier voyage qui le mène à Mexico à l'âge de 32 ans en 1599, il passera alors par les Antilles. À sa mort en 1635, il aura réalisé de très nombreux autres périples aux Amériques, notamment au Canada.

On pourrait dans un certain sens le comparer au «Cordelier» André Thévet (1516, 1590) qui eut également des aventures exploratoires en Méditerranée, au Brésil, ... et qui a dressé de nombreuses cartes de ses découvertes qui ont illustré de volumineux ouvrages cartographiques ou cosmographiques.

Lors de ses voyages exploratoires, Champlain se lie d'amitié avec les indiens Montagnais (Canada) et lutte avec eux contre leurs ennemis héréditaires : les Iroquois, alliés aux anglais eux-mêmes ennemis hériditaires des français [à l'époque]. Il est fait prisonnier par les britanniques, et passe les années 1629 à 1632 en captivité en Angleterre.

Pour relater ses expéditions exploratoires, Champlain élabore une série de cartes de la «Nouvelle France» et des îles, dans lesquelles il indique de nombreux détails. Les précieux renseignements seront abondamment repris par les géographes européens avides d'informations fiables sur ces nouvelles contrées. Nicolas Sanson et Pierre Duval, par exemple, ont repris dans leurs productions respectives les informations transmises par Champlain.


Je vous livre en suivant, un condensé de la biographie constituée par l'Abbé Albert Anthiaume dans son excellent ouvrage en deux tomes sur les CARTES MARINES. Constructions navales. Voyages de Découverte chez les NORMANDS. 1500-1650 imprimé en 1916 à PARIS chez l'éditeur Ernest DU MONT. [Tome I, pages 205 à 214]

Samuel Champlain n'était pas d'origine normande. Il est né vers 1567 à Brouage en Saintonge. Mais son histoire est tellement liée à celle des Normands qu'elle en est inséparable. Champlain n'a agi qu'avec le concours des Normands et ses expéditions sont vraiment normandes. C'est à Dieppe, à Honfleur, à Rouen et dans d'autres ports voisins qu'il a tiré toutes les ressources nécessaires à ses explorations : vaisseaux, pilotes, matelots, argent...

C'est d'un havre normand et plus particulièrement de Honfleur qu'il appareilla pour se rendre à la «Nouvelle-France».

Dans l'intervalle de ses voyages, Champlain résidait en Normandie. Il est signalé comme habitant de Dieppe ou même comme armateur dieppois. Il demeurait à Dieppe en 1603, quand il s'embarqua pour le Canada.

En 1598, Champlain se mit momentanément au service de l'Espagne sous les ordres d'un de ses oncles. Il put ainsi visiter les Indes Occidentales comme capitaine d'un navire affrété pour le compte de ce Roi. Il fit le tour de la mer des Antilles, et, à travers la terre ferme, gagna même le Mexique et l'isthme de Panama. Il a écrit la relation de ce voyage qui dura deux ans (1599-1601).

Durant ce premier périple, il aurait vu du haut des montagnes d'Amérique centrale, l'isthme séparant les deux océans. Il en conçut le projet d'un canal « par/lequel on accourciroit le chemin de plus de 1500 lieues ». Á son retour en France, il remit un rapport détaillé sur la question au roi Henri IV, qui le pensionna et le nomma son Géographe. L'idée de Champlain pour le percement de l'isthme de Panama n'a été réalisée que bien plus tard...

Entre 1603 à 1633, Champlain traversa vingt-quatre fois l'Atlantique entre la France et le Canada.

L'oeuvre de Champlain comme explorateur est très belle. Il découvrit la côte orientale de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau Brunswick. Il aperçut les îles Madeleines, mais non l'île du Prince Edward parce qu'il voguait trop au Nord de cette île.

Sur la rive gauche du Saint-Laurent, il connaissait le Saguenay et le Saint-Maurice, qui coulent dans la province de Québec. Il s'avança jusqu'à la limite méridionale du bassin du Saint-Laurent, mais ne vit pas que ce grand fleuve sortait du Lac Ontario.


Champlain parcourut à pied bien des pays, il les visita avec grande attention. Rien n'échappa à son esprit observateur. Les qualités et les productions naturelles du sol, les moeurs des différentes tribus. Il nota et décrivit tout avec soin et avec détails.

L'oeuvre cartographique de Champlain lui est tellement personnelle qu'elle donne l'idée la plus exacte de ses explorations. Il n'a porté sur ses cartes que ce qu'il a vu lui-même. Quand il laisse un blanc sur la carte il indique : « Lauteur n'a point encore recognu selle coste ».

Champlain insiste sur l'usage des cartes nautiques dans la marine. Ces cartes « sont nécessaires à la navigation, pour tous mariniers qui peuvent sçavoir le moyen de les fabriquer pour s'en ayder, en figurant les costes et, autres choses cy dessus dictes, et la façon comme l'on y doit procéder selon la Boussole des mariniers ».

Les cartes de Champlain, insérées dans ses oeuvres, ne tardèrent pas à être connues des géographes et à exercer une heureuse influence sur la cartographie. Le premier à le mentionner est Jacobsen, dont la carte (1621) est une copie de celle de Champlain. Puis viennent Hondius (après 1613) et Briggs (1625).

En 1621, l'anglais William Alexander obtint du roi d'Angleterre la concession de toute l'Acadie sous le nom de Nouvelle-Ecosse. Il fit tracer en 1624, d'après le modèle de Champlain, une carte de la région, mais il subsituat la nomenclature écossaise à la française.

La plus importante des cartes dérivées de Champlain est celle de De Laet (1630). Elle tient à la fois de la carte de 1612 qui en forme la base, et de celle de 1632 pour la représentation du rivage septentrional de la Nouvelle-France.
Champlain, le « père de la Nouvelle-France », mourut le 25 Décembre 1635 à Québec, emporté par une paralysie rapide.