Thimothée Petit (ca 1660, 1723)
Dans le Nouveau Voyage aux Isles d'Amérique [tome IV], le père Labat souligne les difficultés
rencontrées par le Premier Géographe du Roy [c'est à dire Guillaume Delisle]
pour dresser la carte de la Grenade, datée de 1717.
Labat indique que De L'Isle a travaillé sur les mauvais mémoires de M. Petit qui a inversé les positions :
il a placé à l'Ouest ce qui est à l'Est, et au Nord ce qui est au Sud.
Cela dit, Labat ne tarit pas d'éloges sur la forte compétence de Delisle, il y a peu de Géographes plus exacts.
L'ingénieur Petit, est pris directement à parti par le père Labat dont le jugement était certainement orienté en faveur du
géographe au détriment du géomètre. Dans son langage habituel Labat ne résiste pas, et critique vertement Petit
à propos du plan de la Grenade. Il écrit que tout Ingénieur est arpenteur, mais il s'en faut bien que tout arpenteur
soit Ingénieur.
Ce jugement péremptoire de l'éclésiastique qui semble irrévocable n'est pas fondé. Il se peut bien que Guillaume Delisle
ait eu quelques difficultés à interpréter et à exploiter les plans et manuscrits tels que Petit les avait expédiés.
Thimotée Petit ne pouvait absolument pas se tromper autant sur la situation, la position et la physionomie de la Grenade.
Petit est arrivé aux îles vers l'an 1684. Il devait avoir environ 25 ans, il sera dans un premier temps
arpenteur royal puis arpenteur général des Îles du Vent. Sa longue carrière va s'étaler de son arrivée à son décès en août 1723.
Son emploi d'arpenteur ne sera pas sans frictions avec certains colons. Ainsi en 1704 il est confronté au sieur Merle,
"procureur du roi" qui l'attaque pour une histoire de limites de propriété mal définie. Mais heureusement pour Petit qu'il
dispose de parents et d'amis pour le soutenir dans cette épreuve. Il s'en sortira grace à ces appuis.
Thimothée Petit n'est pas resté simple arpenteur, profitant d'une conjoncture favorable, il est également devenu
propriétaire d'une habitation sur laquelle il exploite de nombreux esclaves. En 1714, Petit demande au ministre de la Marine
des exemptions de droits et d'impôts pour ses esclaves. Il entend faire valider par l'autorité royale, les droits
qui avaient été accordés, par le gouverneur général de Baas, à la fonction d'arpenteur général. Soit une exemption de droits
pour huit personnes.
En 1712, alors qu'il était déjà bien expérimenté dans sa fonction d'arpenteur général, il accompagne pour une tournée
d'inspection des possessions françaises dans les Petites Antilles, le nouveau gouverneur et lieutenant général des îles
du vent, Raymond Balthazar Phélypeaux, arrivé en 1711 en Martinique .
Phélipeaux demande alors à Petit de dresser le plan des îles où ils passent et notamment celui de la Grenade,
qui était alors la principale dépendance de la Martinique.
Au retour de son inspection, le gouverneur expédie à Paris, les plans et notes de Petit [celles sur lesquelles
va finalement se baser Guillaume Delisle pour dresser sa carte des Petites Antilles]. Phélipeaux fait remarquer au
ministre que Petit a réalisé des plans très exacts qui mettent en évidence les positions stratégiques des différentes îles.
Le gouverneur veut attirer l'attention du ministre de la marine sur le nécessaire renforcement de la colonisation
de la Dominique et de Sainte-Lucie, îles qui permettraient d'une part de mieux protéger la Martinique que ne le faisaient
la Guadeloupe et Marie-Galante, et d'autre part d'être des îles plus faciles à exploiter que les îles plus au nord.
L'arpenteur général donnant toute satisfaction dans son emploi à Phélipeaux, ce dernier le propose en juin 1713
pour occuper un poste de conseiller vacant au sein du Conseil de la Martinique. Phélipeaux qui doit obtenir
l'aval du ministre lui écrit :
Le sieur Petit, arpenteur général est un excellent sujet pour lequel Monsieur l'intendant et moi
avons demandé une place de Conseiller. Je vous serai très obligé Monsieur si vous avez la bonté de m'en envoyer
l'expédition. Petit la mérite véritablement par sa capacité et ses talents, outre qu'il paraît que son emploi d'arpenteur
général le requiert, ....
le gouverneur poursuit :
...il m'est revenu un bruit sourd qu'à cause de l'attachement marqué pour moi par M Petit, depuis qu'il m'a suivi
à la Grenade, et autres cas où l'ayant employé il s'est comporté dignement, un secrétaire de M. de Vaucresson [l'intendant de la Martinique]
avait lâché que Petit s'en repentirait et que sur son conte Monsieur l'intendant vous mandait que l'emploi d'arpenteur général
était incompatible avec celui de Conseiller.
J'ignore si cela vous a été écrit, ... mais je vous répète tout ce que je viens de vous
dire en faveur de Petit qui certainement est homme de mérite et très capable.
Finalement Petit sera bien nommé au Conseil supérieur de la Martinique grâce à l'appui indéfectible du gouverneur
Phélipeaux qui mourra peu de temps après [en octobre 1713] et de l'intendant Vaucresson.
Petit qui avait atteint alors un peu plus de la cinquantaine devint un habitant respecté.
Le géomètre continue d'oeuvrer inlassablement à son labeur, le développement de son habitation, son travail d'arpenteur général et ses
nouvelles fonctions de conseiller.
Ces multiples occupations et fonctions le rendent cependant davantage indisponible. Les Gouverneurs successivement
en place vont tâcher de lui trouver un assistant ou un adjoint.
Le premier candidat retenu est le sieur Chauffourier (ou Chaufourier) qui a été envoyé aux îles pour servir
d'adjoint à Petit. Chauffourier est notamment l'auteur d'une carte presque identique
à celle des Petites Antilles de Guillaume Delisle.
On ignore actuellement la date de réalisation de cette carte. L'a-t-il dressé avant de se rendre aux îles,
sur les documents précédemment expédiés par Petit en métropole ? L'a-t-il faite aux îles, lors de son séjour. Ou
l'a-t-il faite à son retour en France ? [s'il est revenu vivant des îles]
Chauffourier est arrivé en Martinique en 1713, munit d'une recommandation du duc de la Rocheguyon. Ses premiers travaux semblent donner entière
satisfaction tant à Petit son supérieur direct, qu'à l'Intendant et qu'au Gouverneur des "Isles".
Il semble cependant que Chauffourier soit pas resté très longtemps aux îles...à moins qu'il
n'y soit mort prématurément, rapidement emporté par la fièvre jaune.
Dans tous les cas, il aura laissé la place d'adjoint libre.
Quelques années plus tard, en 1721, Petit qui doit avoir autour de 61 ans commence à éprouver de sérieuses
difficultés à remplir sa tâche d'arpenteur d'autant qu'il n'a toujours pas d'adjoint pour le suppléer.
Cette situation problématique incite le gouverneur des îles, de Feuquières, arrivé peu après les évènements du Gaoulé de 1717,
à demander au ministre de la marine un suppléant.
De feuquières écrit dans un courrier daté de janvier 1721 :
Le sieur Petit, arpenteur général de cette île, a sous lui quatre arpenteurs particuliers, qui sont distribués dans
les quatre quartiers de l'île, mais aucun de ces arpenteurs n'est capable de le remplacer.
Le sieur Petit est fort âgé, il commence à n'être plus en état de se transporter où il convient tous les jours de l'envoyer.
Il serait nécessaire que le Conseil du Roi envoie incessament une personne qui soit bon géomètre afin qu'elle puisse travailler
pendant quelques temps avec le sieur Petit pour apprendre les usages du pays...
Le gouverneur renchérit un mois plus tard, histoire d'accélérer la procédure :
il est important de songer à donner au sieur Petit un adjoint qui put en travaillant connaitre le pays
et être capable de remplir la fonction. Je trouve cela d'autant plus nécessaire que le sieur Petit a fait ces jours
passés une chute dans laquelle il a failli se tuer. Il nous a proposé pour adjoint le sieur de Langle qui est depuis
quelque temps en ces îles et dont il connaît la capacité....
Le sieur de Langle ne fera pas l'affaire, le gouverneur le trouvera in fine trop "courreur". De Feuquières écrit
dans une nouvelle lettre : "nous avions pensé au sieur de Langle pour aider le sieur Petit, mais nous croyons que
cet homme n'est pas capable d'un tel emploi, non parce qu'il manque de capacités mais parce que c'est un courreur
qui est toujours par voie et par chemin..
Finalement, dans cette même année, en août 1721, Jean Raussin sera retenu pour devenir l'adjoint de Thimothée Petit. Sitôt
nommé, il s'embarquera pour les îles. Entre 1722 et 1726, Raussin assurera les fonctions d'addjoint à l'arpenteur général,
et sera nommé dans la fonction d'arpenteur général en 1726, trois ans après le décès de Petit.
De Feuquières relatera dans sa correspondance, le lendemain du décès de l'arpenteur général Petit en août 1723 :
nous venons d'apprendre la mort de M Petit arpenteur général des îles du vent, mort arrivée sur son habitation
hier au matin. M Blondel [l'intendant en place] a jugé nécessaire d'envoyer dans le moment mettre le scellé sur les papiers
plans et procès verbaux concernant l'arpentage qui se trouvent actuellement sur l'habitation du sieur petit.