La place restreinte des cartes dans l'aventure coloniale


I - L'Histoire Générale du Père Dutertre [du Tertre]



1 - L'Histoire Générale de Dutertre, volume I, édition 1654
L'ouvrage de Dutertre "Histoire Générale des Îsles de Saint-Christophe, de la Guadeloupe, de la Martinique et Autres dans l'Amérique" paru chez Langlois, à Paris en 1654, est révélateur de l'état de la connaissance des îles par les primo-colonisateurs français. A côté d'une certaine vérité historique, beaucoup de contradictions, de mensonges, et de justifications injustifiables étayent les propos de ce bon père chroniqueur.

Eléments sur la Guadeloupe
Comme le précise Dutertre, la Guadeloupe n'était pas, de façon générale, inconnue aux français. Plusieurs cohortes de religieux, qui y avaient laissé pour la plupart leur vie, s'y étaient succédées depuis [au moins] 1603, pour catéchiser les caraïbes. Les approvisionnements étaient assurés par voie maritime, ce qui pourrait laisser entendre l'existence d'une cartographie, même sommaire, de toute ou partie des côtes.

De l'Olive, qui partit coloniser la Guadeloupe en 1635, a vécu assez longtemps à Saint-Christophe, suffisamment pour avoir une bonne perception du chapelet des îles caraïbes.
Dutertre dit d'ailleurs que De l'Olive avait :
une parfaicte connaissance de la qualité des isles voisines, pour les avoir fort fréquenté. Cette connaissance n'est pas caractérisée ensuite dans le discours du religieux, loin s'en faut.

Du plessis, son compagnon de fortune (ou d'infortune comme on voudra....), rencontré à Dieppe, était déjà allé aux isles.
Dutertre laisse entendre que ces deux hommes auraient choisi de coloniser la Guadeloupe, dont ils connaissaient les avantages, ce qui laisse penser qu'ils y étaient déjà allés.
De l'Olive et Duplessis vont donc soummetre leur projet à ces messieurs, financiers de la Compagnie. Ils doivent alors certainement leur décrire le potentiel "économique" de l'île, la situation géographique, la géomorphologie générale, les perspectives d'implantation et d'exploitation, le revenu à en tirer : mais en avaient-ils seulement une représentation cartographique ?

Ces messieurs de la Compagnie, étaient-ils si peu interessés de connaître la destination de leurs investissements ?
Quoîqu'il en soit, deux navires partirent de la rade de Dieppe le 20 mai 1635. Après une traversée, plutôt favorable selon le chroniqueur, ils arrivèrent le 25 juin à la Martinique.
Cette "escale" était-elle voulue ? Plus loin Dutertre laisse entendre qu'on avait conseillé aux dirigeants de l'entreprise colonisatrice, d'aborder à la Barbade occupée par les Anglais, pour s'y équiper et faire des provisions, avant de mettre pied à la Guadeloupe.
Ce qui aurait évité les malheurs et la famine survenue dans les premiers mois.
Cette erreur de navigation [l'atterrage à la Martinique] est-elle due au ratage de la Barbade ? Les pilotes ont-ils pu commettre une mauvaise appréciation de la latitude, comme de la longitude ?
On sait que les pilotes et capitaines des navires se servaient d'instruments de mesure loin d'être précis. Les conditions d'observation [roulis, tangage] rendaient ces mesures encore plus incertaines. Par ailleurs, à cette époque, il existe maints exemples de catastrophes maritimes dues à des erreurs de détermination de position.
Que l'on retienne ou non l'erreur de navigation, le convoi atterre donc en Martinique. Comme De l'Olive et Duplessis sont supposés connaître bien les parages, ils ne pouvaient ignorer où ils étaient.
La version du RP Raymond Breton, laisse entendre une exploration de l'île de la Martinique, qu'on aurait abandonnée sur le constat d'un relief aprement difficile et de serpents en nombre. Là aussi, la surprise dont font preuve De l'Olive et Duplessis n'est pas très crédible, pour des personnes censées avoir bourlingué dans toute la Caraïbe....

A peine le temps de se "rafraichir", l'expédition se dirige vers la Guadeloupe où elle arrive le 28 juin 1635. La durée du trajet entre la Martinique et la Guadeloupe, reste sujette à interrogation. Avec les moyens de l'époque, il fallait plus d'une journée pour relier les deux îles. Et gageons que le trajet s'est opéré plutôt de jour, à cause des récifs et des nombreuses cayes des côtes au vent. Pour avoir un aperçu de la durée de la traversée, on peut se référer à un chapitre de l'Histoire Générale, où Dutertre souligne qu'il a mis 3 entières et ennuyeuses journées pour rejoindre la Guadeloupe depuis la Martinique, à cause d'un manque de vent.

Mais revenons à notre primo-expédition : arrivée à la Guadeloupe : consternation !!! de l'Olive et Du Plessis, n'avaient, semble-t-il, rien préparé !!! Quel lieu choisir pour une implantation ?
Selon Dutertre [1654], ils durent parcourir toute la côte, et finalement choisir le plus mauvais endroit pour s'implanter : étrange !!!
Cela laisse penser que les chefs émérites des l'expédition (au moins de l'Olive) n'avaient pas vraiment reconnu l'île de la Guadeloupe, qu'ils n'en possèdaient pas ou peu de connaissances précises, ce qui laisse penser qu'ils n'avaient encore aucune carte.
Le seize septembre un navire, affrété par les marchands de Dieppe, et commandé par le Capitaine L'Abbé, vient se présenter devant les nouveaux établissements. Comment ce navire s'est-il dirigé sur ces comptoirs ? A-t-il fait le tour de l'île ou avait-il des informations solides, sur le lieu d'implantation des établissements français, dès son départ de Dieppe ? Etait-il passé à Saint-Christophe, d'où il aurait pu apprendre la position des français à la Grande Anse : Fort Saint-Pierre et Petit-Fort?

On sait que les chefs de l'expédition s'étaient rendus à Saint-Christophe début août, ils y étaient allés chercher quelques moyens supplémentaires de subsistance et de réconfort. Ils furent de retour le 14 août 1635. Il est tout à fait vraisemblable que le capitaine L'Abbé soit passé par Saint-Christophe, pour arriver aussi infailliblement sur la colonie. Ce navire arrivant directement, de Saint-Christophe ou de Dieppe, sur les implantations coloniales, laisse penser qu'il y avait quand même des esquisses de cartes.



Eléments sur la Martinique
Pour commencer son propos sur la colonisation de la Martinique, Dutertre n'est pas avare d'éloges à propos de D'Esnambuc.
ce brave Gouverneur [d'Esnambuc] avait depuis longtemps fait le dessein d'habituer la Guadeloupe mais apparemment pris de court par l'expédition de l'Olive et Duplessis, son choix s'orienta sur la Martinique qui n'était pas encore attribuée [par ces Messieurs de la Compagnie]. Heureux hommes qui décidaient du mauvais sort des autres ...

L'expédition de d'Esnambuc part de Saint-Christophe au début du mois de juillet 1635, et arrive à la Martinique, selon Dutertre [1654), 5 ou 6 jours après. Manque de vent ou escale en Guadeloupe ?
Le débarquement eu lieu sur le site qui portera plus tard le nom de Saint-Pierre. On y construisit promptement un fort. Aucune errance à déplorer. On savait où l'on allait, et ce qu'on allait y faire.

Pour la petite histoire, une boutade qui courrait à l'époque laissant entendre que : lorsque les espagnols s'implantaient dans une nouvelle contrée; la première construction était une église; que pour les français c'était un fort; et pour les anglais : une taverne !!!



2 - L'Histoire Générale de Dutertre, volume II édition 1667
A la page 25 du second volume de l'Histoire, paru en 1667, le père Dutertre prend à parti le Sieur Rochefort, qu'il met en cause pour donner de mauvaises indications géographiques sur la Martinique.
Il [Rochefort] met l'islet du Diamant, entre la Case-Pilote et le Cul de Sac des Salines, aussi bien que le crénage, qu'il place du même costé que ce Diamant. Il [Rochefort] n'avait qu'à se régler sur la carte et il eût trouvé que le Diamant est proche d'une pointe éloignée de plus de quatre grandes lieuës du Cul de Sac des Salines et que le crénage est dans le Cul de Sac Royal, à plus de dix lieuës de la place où il le met.
Dutertre apostrophe vertement Rochefort. Si Dutertre avait été l'auteur de la carte de la Martinique, (et des autres cartes de l'ouvrage...), c'était le moment ou jamais de le dire.
Au contraire, il se contente de renvoyer le dit Rochefort dans les cordes, en se référant seulement à la carte [dont il n'est certainement pas l'auteur] que contient son ouvrage.

Page 454 du même volume, Dutertre laisse entendre que la plupart des cartes ne représentaient pas convenablement la réalité du terrain, du moins lorsque'il y était :

je n'ai jamais veu de Forts Réguliers dans toutes nos Antilles, et ceux que l'on a représenté jusques icy sur les cartes n'ont ésté que des fictions de graveurs : il n'y avait du temps que j'y demeurais que des plattes formes environnées de murailles, avec des embrasures où il y avait huit ou dix pièces de canon; mais j'ay apris qu'on y avait fait [depuis] d'assez belles forteresses.

Laisserait-il entendre que les cartes que contiennent les volumes de L'histoire Générale sont erronnées ? Elles présentent des forts relativement aboutis, qui ne seraient que des retranchements précaires ?



3 - L'Histoire Générale de Dutertre, volume III édition 1671
Page 217 du troisième volume paru en 1671, Dutertre donne enfin une indication importante. Il cite le nom du "cartographe" de la carte de l'île de Marie-Galante qui est contenu dans cet ouvrage : c'est le gouverneur Théméricourt lui-même. Il reçu sa commission de gouverneur le 10 février 1665 et a pris possession de son gouvernement en juin de la même année.
Selon Dutertre :
Monsieur de Théméricourt qui est Gouverneur de cette isle, et qui en a fait plusieurs fois le tour, en a fait une carte fort exacte : en voicy la copie tirée sur l'Original, qui est tracé de la main de ce Gentilhomme, sur la peau d'une brebis, dont il a luy mesme fait le parchemin, après avoir mangé la beste en faisant le tour de l'isle, pour en tirer le plan.

La carte a été gravée par F Lapointe (Sculp) [certainement François de La Pointe - graveur de cartes - fin XVIIe]. Dans le titre de la carte est clairement établi que Théméricourt est le Gouverneur de Marie-Galante, mais rien n'est vraiement dit sur le cartographe d'origine. On peut supposer que Dutertre dit vrai quand il nomme de Théméricourt. Sinon ...

On peut légitimement se poser des questions sur les nombreuses qualités affichées par le Gouverneur Théméricourt : cartographe, dessinateur, mégisseur !!!
Sont-ce encore quelques couleuvres que voudrait nous faire avaler le bon père Dutertre ?
Quoîqu'il en soit, il attribue à un tiers la cartographie de l'île de Marie-Galante. On peut supposer qu'il en est de même pour les autres documents.



II - Histoire Naturelle et Morale des Isles Antilles, Rochefort, à Rotterdam, 1658



Rochefort dans son avertissement au lecteur déplore que les contraintes de l'édition n'aient pas permis d'insérer les nécessaires cartes pour la compréhension de son ouvrage :
nous avouons déjà par avance qu'une histoire qui est ornée de plusieurs autres figures moins nécessaires pour l'intelligence des matières qui y sont contenues, devait aussi être enrichies de Cartes des Antilles en général et de celles des Iles les plus célèbres qui y sont comprises : mais parce que cette pièce [le livre] avait déjà langui depuis fort longtemps sous la presse ...


Eléments sur la Guadeloupe que Rochefort appelle Gardeloupe

à développer


III - Histoire de l'Isle de Grenade en Amérique : 1649 - 1659, Anonyme, présenté et annoté par Jacques PetitJean Roger



L'occupation permanente de la Grenade par les français commence en 1649, soit 14 ans après celle de la Martinique. En France on est au coeur de la fronde, et la Compagnie des Isles d'Amérique, est au bord de la banqueroute. C'est l'époque où les "gouverneurs" vont acheter les îles à bon compte, et se transformer en seigneurs-propriétaires. Les français, comme leurs homologues flamands ou anglais ont pris l'habitude de se rendre dans les diverses îles alentours, soit pour commercer avec les natifs, soit pour y établir des pêcheries.

selon M PetitJean Roger, l'île de Grenade était "assez" connue des français :
...en 1638, de Poincy sur le rapport de Bonnefoy, avait envisagé de s'y installer. Un peu plus tard Houël [Charles Houël Gouverneur de la Guadeloupe] y avait envoyé un dénommé Potel après l'échec de colonisation de Saba.
Mais aucune implantation permanente n'avait pu s'y maintenir. Ces précurseurs avaient-ils dressé des cartes de toute ou partie de l'île, où avaient-ils encore consigné dans des mémoires un descriptif géographique de l'île, de son potentiel ?

En tout état de cause, en 1649, Duparquet envisage d'élargir son domaine territorial, profitant de la déconfiture de la Compagnie. Il confie au début de cette année, une mission de reconnaissance de l'île à La Rivière, capitaine de barque, qui avait l'habitude d'aller à Grenade et aux Grenadines pour y pêcher.
Le détachement de La Rivière, était chargé d'établir une "tête de pont", prémice à l'installation définitive. Duparquet avait demandé à La Rivière de dresser quelques abris proches du plus beau mouillage... pour y mettre les armes et munitions à couvert, ainsi que le reste du matériel débarqué.

Ruse suprème, si les natifs Caraïbes [ou éventuellement Galibis qui semble-t-il cohabitaient également dans l'île] devenaient trop inquiets suite à cette nouvelle intrusion, ordre était de les rassurer en leur disant qu'il ne s'agissait que d'abris provisoires, permettant de pêcher. Le cas échéant, La Rivière pouvait également ajouter qu'il s'agissait aussi de mesures restrictives contre les anglais [ennemis commun semble-t-il] qui s'apprêtaient à s'emparer de l'île.

Duparquet débarquera ensuite le 14 mars 1649 à la Grenade et supervisera l'installation des nouveaux colons [une cinquantaine d'hommes], puis il rejoindra la Martinique, à peine un mois plus tard, le 5 avril.

L'anonyme nous dit clairement :
Comme c'estoit un homme d'esprit [La Rivière], il ne manqua de suivre fidellement ses ordres [ceux de Duparquet], fit le tour de la Grenade, et ne recogneut point de plus beau mouillage que le grand Cul de Sac dans lequel est maintenant le fort...

Malgré son expérience supposée, lorsque La Rivière débarque à Grenade, il semble qu'il ne connaîsse pas encore bien l'île. La "tête de pont" ne semble pas appuyer sur une connaissance très précise de l'île. Il en fait donc le tour et s'assure du plus "beau" mouillage. On peut supposer l'absence d'une cartographie même sommaire, et d'indications précises "en amont" sur l'implantation de la colonie. Cette prise de possession de la Grenade s'avère avoir été menée sans étude réelle préalable. Pas d'implantation décidée depuis la Martinique à partir d'une cartographie adaptée. 25 ans après les premiers établissements à Saint-Christophe, il semble que l'expansion vers les autres îles relevaient encore du saut vers l'inconnu.
la pesche faicte, La Rivière s'en retourna à la Martinique et rapporta à Duparquet ce qu'il avait faict en la Grenade...

L'expédition de prise de possession officielle, de mars 1649, conduite par Duparquet, arrive logiquement presque directement au grand Cul-de-Sac, en faisant une escale "obligée", il fallait passer la nuit, au fond Grand-Pauvre au nord de l'île. C'est le navire d'un certain Le Pas [Jean Pelletier] qui mena cette première cohorte de colons.

La Rivière n'en faisait apparemment pas partie. Il reviendra plus tard, chercher Duparquet pour le ramener en Martinique (5 avril 1649), tandis que Le Pas s'en ira vers Saint-Domingue, accompagné d'un autre capitaine de barque, un dénommé Lormier.
[Selon les sources exploitées par M PetitJean Roger, les capitaines Le Pas et Lormier dirigaient des embarcations et barques appartenant à Duparquet ].


IV - Un flibustier français dans la mer des Antilles 1618 - 1620, Anonyme de Carpentras, présenté et annoté par Jean-Pierre Moreau



Le récit de l'anonyme, donne des indications relativement limitées sur la connaissance par les capitaines et pilotes des mouillages des îles abordées. Lors du périple, les navires font escales aux Canaries, aux Îles du cap Vert où certaines anses sont nommées.
Cela laisse entendre que les marins disposaient à bord de cartes particulières de ces îles, avec des lieux nommés plutôt en français, par exemple l'anse nommée Jean-Le-Borgne. Ces cartes pouvaient, bien entendu, n'être que très sommaires et annotées par les pilotes eux-mêmes. Souvent, les marins originaires d'un même port pouvaient désigner un lieu d'un même nom. C'était plus facile pour les retrouvailles en mer et les chasses-parties.

C'est seulement dans la "seconde partie" du récit de l'anonyme, celle qui situe l'aventure aux îles de la Martinique et de la Dominique, qu'une indication importante apparaît :
La demeure de ces sauvages des Indes nommés Caraybes ou Baloy est située entre la première et la seconde parallèle après la ligne équinoxiale tirant vers le tropique du Cancer ou, pour le comprendre plus facilement, entre les deux parallèles qui sont entre la ligne équinoxiale et notre tropique environ 313 ou 314 degrés de longitude, et de latitude environ depuis les 12 ou 13 jusqu'aux 16 ou 17, ainsi qu'on peut le remarquer sur la carte marine où elles sont nommées Dominica, Martinico, Santa Lucia, Mariglianto [ou Mariglianta] et les deux autres contingentes qui sont la Guardeloupe et Saint-Vincent ....

Pour le reste le récit de l'anonyme cite un endroit appelé la Grande Rivière (où il n'y en a d'ailleurs pas), et les carbets de certains chefs caraïbes (Pilote, ...).

Quelle est donc cette carte marine dont parle l'anonyme ? [en cours de recherche]

Elle doit être contemporaine ou légérement antérieure à la rédaction du récit, puisqu'il nous invite à s'y référer. L'action se déroulant entre 1618 et 1620, les experts pensent que la rédaction s'est déroulée légérement après le retour de l'anonyme à Paris. Donc entre 1620 et 1625. Sinon la fraicheur du vocabulaire caraïbe retranscrit aurait été altérée par le temps...

Il me faut donc rechercher : une carte marine des années 1585 à 1625 qui nomme au moins Marie Galante par Mariglianto [voire par Mariglianta], et la Guadeloupe par Guardeloupe. Et le reste des îles ainsi qu'il est dit.